Photo Tanger : qu’attend-on d’un festival de photographie aujourd’hui ? 

Placée sous le signe de « L’appel du large », la première édition du Photo Tanger Festival International de l’Image propose une programmation maintenant l’équilibre entre photographes émergents et artistes confirmés.

Vue de l'exposition en plein de Yoriyas à la Marina de Tanger.

Alors que plusieurs rendez-vous dédiés à la photographie ont souvent laissé un sentiment d’inabouti ou d’amateurisme, la première édition du Photo Tanger Festival était attendue au tournant. Éclectique, la programmation, conçue en partenariat avec les principaux espaces culturels de la ville, concilie expositions monographiques avec des regards tout autant historiques que contemporains sur Tanger ou le Maroc. 

Mais c’est sans doute dans les conditions de présentation des œuvres que le festival se distingue le plus. Là où les différentes rencontres photographiques organisées à Marrakech, Tanger ou Essaouira peinaient à répondre aux exigences techniques propres au médium photo (qualité de l’accrochage, mise en espace et en lumière), Photo Tanger Festival accorde une place de choix à la scénographie qui, grâce à Isabelle Timsit, fait ici des miracles. À commencer par les trois expositions présentées à la galerie Drissi, un lieu difficile à appréhender, dont le volume avait jusqu’ici tendance à écraser les œuvres. Il y a un avant et après, Timsit ayant fait installer un éclairage professionnel permanent. Un geste discret en apparence, mais qui rappelle combien la scénographie ne relève pas du simple habillage mais conditionne la lisibilité, la perception et la qualité même de l’expérience esthétique. Une dimension qui fait encore défaut à bien des expositions et festivals.

Vue de l'exposition « L'appel du large » à la galerie Mohamed Drissi.

Cette exigence tient aussi aux personnalités qui portent le festival. Autour du directeur artistique Brahim Alaoui, plusieurs poids lourds du monde de la photographie (Daoud Aoulad Syad, Isabel Muñoz, Khalil Nemmaoui, Mounir Fatmi, Mustapha Azeroual ou Yoriyas) apportent à cette première édition une crédibilité grâce à leur expérience et leur maîtrise du médium. « Waiting for Magellan » de Khalil Nemmaoui, curatée par Houda Outarahout dans l’ancienne gare de Tanger en plein cœur de la Marina, est à cet égard exemplaire. Ses paysages maritimes réalisés en pose longue frôlent l’abstraction picturale. À l’opposé, Rachid Ouettassi livre, à la galerie Dar D’art, un regard documentaire débarrassé des clichés orientalistes, où Tanger retrouve sa réalité quotidienne. Soutenue par la Fondation Alliances, l’exposition de Daoud Aoulad-Syad, « Le temps d’un battement de cil », se distingue, quant à elle, par la qualité de ses tirages aux couleurs saturées, réalisés à partir de pellicules Kodachrome rappelant le temps béni du cinéma en Technicolor. 

Ces figures de la photo marocaine confèrent au festival une légitimité immédiate. Au fond, Photo Tanger convainc parce qu’il prend enfin la photographie au sérieux. Reste à voir si cela sera suffisant pour produire une forme de désirabilité auprès d’une nouvelle génération de photographes, de commissaires et auprès du public, condition sans doute nécessaire pour inscrire durablement le festival dans le paysage.

Vue de l'exposition « Exister entre les certitudes du monde » à la Villa Harris.

Au delà du mythe tangérois

Cette première édition entérine ainsi l’idée d’un regard photographique postcolonial. À ce titre, l’exposition collective « Regards des photographes marocains du monde, Exister entre les certitudes du monde », curatée par Basma Mansour et Meryem Sebti à la Villa Harris,  présente les regards de jeunes photographes tels que Souki Belghiti, Iman Zaoin, Mounir Raji ou Zakaria Wakrim, attentifs aux méfaits du sur-tourisme, d’une urbanisation galopante défigurant les villes, ainsi qu’à la disparition programmée de paysages à la beauté intemporelle, oscillant entre désenchantement et ironie parfois mordante. Une relève est là : il suffit de lui donner les opportunités de se montrer. Le Musée de la photographie et des arts visuels de Casablanca, inauguré cette semaine, pourrait ainsi catalyser toutes ces énergies créatrices. 

Si les propositions s’éloignent parfois de la thématique retenue, des dialogues insolites émergent. Ainsi du projet « Slow up- Ralentir » réunissant au Palais des Arts et de la Culture Brahim Benkirane et Alexandre Chaplier autour de l’abandon des routes nationales ou de l’exposition « Dialogue inattendu, Hicham Benohoud Denis Darzacq » dans laquelle les mises en scène burlesques du photographe marocain télescopent les collages numériques de l’artiste français. Il est l’une des découvertes de cette édition, avec la photographe espagnole Isabelle Muñoz dont les créations chimériques dansantes hantent les cimaises de la galerie de l’Institut Cervantès.

Denis Darzacq, My own private avatar, photographie, collage numérique.

Enfin, une place est accordée aux photographes femmes, dont la présence est loin d’être anecdotique. Aux côtés de Delphine Warin exposée à la librairie-galerie Les Insolites, l’exposition « Advenir entre les rivages », imaginée par Pascale Le Thorel à la galerie Kent, met en avant le regard de quatre femmes artistes – la Marocaine Amina Benbouchta, la Tunisienne Meriem Bouderbala, la Franco-Algérienne Zoulikha Bouabdellah et la photographe libanaise Fadia Ahmad – dont les travaux consistent à déjouer les injonctions d’un regard masculin sur le monde pour laisser percer l’intensité d’un regard féminin qui affirme sa prééminence. Ne pourrait-on dire de la photographie ce que Godard disait du cinéma, à savoir qu’elle substitue à « notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs » ? Désir d’ailleurs, désir de contrer un regard orientalisant désormais caduque, désir d’inventer de nouvelles utopies ou dystopies visuelles : c’est ainsi que bat le pouls de cette première édition de Photo Tanger Festival qui redéfinit aussi les attentes que l’on peut désormais avoir à l’égard d’un festival de photographie au Maroc.

Olivier Rachet 

Photo Tanger Festival International de l’Image, jusqu’au 31 août 2026

Lieux d’exposition : Fondation pour la photographie, Galerie Mohamed Drissi, Tanja Marina Bay, Galerie Kent, Galerie Dar D’art, Galerie Delacroix-Institut Français de Tanger, Galerie Cervantès, Librairie-Galerie Les Insolites, Librairie Les Colonnes, Galerie Artingis, Medina Art Gallery, Villa Harris-musée de Tanger, Palais des Arts et de la Culture

Daoud Aoulad Syad, La fête foraine, Souirti Moulana #10, Moulay Bousselham, mai 1989. ©Daoud-Aoulad-Syad
Khalil Nemmaoui, Escale, série Waiting for Magellan, photographie.
Vue de l'exposition « Slow up- Ralentir » de Brahim Benkirane et Alexandre Chaplier.

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