Art Dubai à l’épreuve de la géopolitique

Après une édition 2018 jugée essoufflée, la foire dubaïote tente de retrouver des couleurs avec un focus sur les artistes latino-américains. Elle devra néanmoins compter avec la nouvelle donne géopolitique, notamment les sanctions qui frappent l’Iran et handicapent le marché régional.

Rude année que 2018 pour Art Dubai, dont la nouvelle édition se tient du 20 au 23 mars : en l’espace de quelques mois, la foire a perdu sa directrice, Myrna Ayad, ainsi que son principal sponsor, le groupe Abraaj, qui a fait faillite. Le tout dans une situation tendue pour le marché de l’art dans les Émirats : l’an dernier, les ventes de Christie’s à Dubaï n’ont totalisé que 6,8 millions de livres sterling, contre 14,8 millions en 2017. Pablo Del Val, directeur artistique de la foire, n’a qu’un mot à la bouche, « business as usual ». Depuis le changement de management du salon, chaque sous-directeur a pris en charge un aspect du salon et la machine, huilée depuis plus de dix ans, fonctionne. La nomination en octobre dernier comme directrice générale de Chloe Vaitsou, anciennement en charge des stratégies VIP de la foire Frieze, promet d’élargir le spectre des visiteurs.

Art Dubai Contemporary_Day 6_Courtesy of Photo Solutions (2)

Reste que le commerce n’est pas à l’abri des bouleversements géopolitiques. Contre-feu aux logiques d’affrontement qui grèvent le Moyen-Orient, Art Dubai est devenue une victime collatérale des nouveaux équilibres de la région. Prenons le cas de la communauté iranienne, qui représente 10 % de la population émiratie et en fait tourner l’économie, y compris de l’art. C’est à Dubaï que les entrepreneurs iraniens Farhad Farjam et Ramin Salsali ont ouvert leurs centres d’art privés. Et deux des meilleures galeries locales, Third Line et Carbon 12, ont été fondées par des Iraniens. Pourtant, depuis les crispations entre l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Iran autour du Yémen, la donne a changé. Comptes fermés, visas non renouvelés : on ne compte plus les Iraniens qui ont plié bagage, cherchant fortune à Oman ou en Turquie. Les nouvelles sanctions internationales contre l’Iran ont ren- forcé cette situation. « Il est impossible d’envoyer ou de recevoir de l’argent vers et de l’Iran, souligne Kourosh Nouri, cofondateur de Carbon 12. Évidemment, cela handicape très fortement le marché de l’art régional. » Résultat des courses, cette année, une seule galerie iranienne, Dastan’s basement, participe à Art Dubai.

Art Dubai Contemporary_Day 5_Courtesy of Photo Solutions (10)

La rupture des relations diplomatiques entre le Qatar et les Émirats arabes unis précipite aussi l’absence notable du nano-État gazier. « La foire n’a jamais accueilli de galeries du Qatar, ce n’est pas nouveau, tempère Pablo del Val. Et admettons-le, il y a très peu d’artistes dans ce pays. » Quid des gros acheteurs qata- ris, comme l’entrepreneur Tarik Al-Jai- dah ou le Mathaf de Doha ? « Combien de collectionneurs qataris sont-ils vraiment impliqués dans l’art le plus cutting edge, qui est l’essentiel de ce qu’on montre à la foire ?, réplique Pablo del Val. Ils n’ont jamais été si actifs sur Art Dubai. » Pour lui, le salut passe désormais par le Sud. Le grand Sud, à l’honneur dans une nouvelle section baptisée Bawwaba, et dont le commissariat a été confié cette année à la curatrice Elise Atangana. Quant au programme des résidents, il se focalise aussi sur les artistes latino-américains. Ce déplacement du curseur suffira-t-il à redonner des couleurs à une foire qui a fortement baissé en niveau et en popularité depuis deux ans ?
Réponse en mars.

À la une

Vue de la Somerset House lors de la 14e edition de 1-54 Londres

1-54 Londres : l’effet tremplin

Treize ans après sa création, la foire 1-54 a-t-elle réussi son pari ? Pensée comme une plateforme de visibilité internationale pour les galeries et artistes...

Vue du stand de La Loft Art Gallery, Frieze Masters 2026. © David Owens

Londres, hub des modernismes arabes et africains

À Londres, Frieze Masters et 1-54 accordent une place croissante aux modernismes arabes et africains longtemps marginalisés par l’histoire de l’art occidentale. Au-delà de leur...

Vue de l'installation Hold de Tarek Atoui à la Tate Modern. © Tate Photography / Yiil Liu.

Des sons pour les yeux las : Tarek Atoui à la Tate Modern

Dans le Turbine Hall de la Tate Modern, l’artiste libanais Tarek Atoui déploie Hold, une installation sonore immersive dont notre auteure Vamika Sinha livre une...

Toni Maraini enseigne l’histoire de l’art à l’École des beaux-arts de Casablanca, 1965. Photo : Mohamed Melehi, courtesy des archives Toni Maraini.

Toni Maraini, aux avant-postes de la modernité marocaine

L’historienne et critique d’art Toni Maraini, qui enseigna aux Beaux-Arts de Casablanca de 1964 à 1972, est à l’honneur de la 47e édition du Moussem...