Art Brut : dans le jardin fantasmagorique d’Aziz “El Mohajir”

Mis au goût du jour par Jean Dubuffet dans les années 1950, l’Art Brut fascine. À Salé, Aziz –  autodidacte et outsider – construit seul, depuis des années, une œuvre monumentale et singulière. Sans équivalent au Maroc, son travail évoque celui du facteur Cheval. 
« C’est une sorte de thérapie », lâche Aziz dans un éclair de lucidité après de longues minutes d’un monologue décousu. Ce quinquagénaire, originaire de Salé, a tout de l’artiste outsider. Sans formation ni référence artistiques, il construit inlassablement depuis des années une structure protéiforme, colorée et évolutive autour du garage où il a trouvé refuge.

Aziz est un “jardinier du béton” : il compose un univers qui lui est propre à partir de feuilles et de fleurs de ciment peintes de couleurs vives. Sans plan ni idée préconçue, il érige une barrière protectrice qu’il peuple également d’animaux totems comme le loup, symbole de son séjour à Rome mais également représentation de lui-même – « Sono lupo », aime-t-il à souligner avec un sourire en coin qui fait ressortir la cicatrice de 10 cm qui lui fend la joue. Chez Aziz, cette faune se confond avec le végétal. Il faut d’ailleurs du temps pour en apprécier tous les détails et découvrir toute la richesse de ce jardin suspendu.

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Aziz devant son œuvre à Salé où il habite.

Une œuvre compulsive

Aziz a arrêté l’école jeune pour travailler comme soudeur puis comme carrossier. À l’âge de 24 ans, il part rejoindre son frère à Rome. Il y reste une quinzaine d’années. Séjour en prison et troubles mentaux, Aziz est un artiste marginal dont l’œuvre, originale et spontanée, correspond en tout point à ce que Jean Dubuffet définissait comme de l’art brut. « Une opération artistique toute pure, brute, réinventée dans l’entier de toutes ses phases par son auteur, à partir seulement de ses propres impulsions », écrivait l’artiste français en 1949.

Car Aziz explique avoir commencé à dessiner des motifs floraux lors de son séjour « in galera » (en prison en Italie, ndlr). De retour au Maroc, il troque son stylo bic pour une truelle, son seul outil. Il commence par façonner des pots de fleurs pour des voisins, puis s’attaque rapidement à son jardin suspendu qu’il va assembler, morceau après morceau, autour de la maison familiale.

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Aziz n’explique pas son œuvre : compulsive, elle est le fruit d’un besoin vital.

Aziz n’explique pas son œuvre : compulsive, elle est le fruit d’un besoin vital. Il ne se passe pas une journée sans qu’il ajoute ou modifie un détail. Car dans sa sculpture, rien n’est définitif. L’artiste travaille par accumulation et retouche successive. D’une semaine à l’autre, une figure est recouverte, une autre repeinte.

Dans cette logique de sédimentation, chaque nouvel élément vient s’ajouter aux précédents, quitte à les recouvrir complètement. En 2021, Aziz a pourtant fait disparaître tous les animaux de sa structure : le crocodile qui jaillissait à plus de trois mètres de haut ainsi qu’un serpent, des loups et des oiseaux. Il évoque, dans un premier temps, des problèmes de composition puis des motifs religieux.

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Aziz érige une barrière protectrice qu’il peuple également d’animaux totems comme le loup.

L’œuvre d’Aziz n’est pas seulement monumentale et inattendue. Comme un contrepied à l’uniformisation des villes, ces formes végétales détonnent dans le quartier de Hay Karima, fait de blocs, d’immeubles et de rues similaires. Aziz est devenu “El Mohajir” (“le migrant”) aux yeux de ses voisins. Il est perçu comme un paria dont l’œuvre et le passé dérangent. “L’ajab” (merveille) qu’il crée patiemment tous les jours est à la fois un refuge imaginaire et une barrière physique qui le protège du monde extérieur. Aziz n’a pas fini son œuvre et ne la finira sans doute jamais. Il n’a pas non plus livré tous ses secrets.
Photos et texte : François Beaurain 

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Jusqu’en 2021, l’œuvre était
dominée à quelques trois mètres
par un crocodile. Réalisée sans
fer à béton, Aziz se contente
d’armer sa structure de tuyaux
de PVC et utilise aussi quelques
arcs-boutants.

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Aziz crée un univers peuplé de créatures fantastiques.

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Un des éléments de la muraille d’Aziz.

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