Au Palais Grassi, Michael Armitage transforme les drames de l’Afrique contemporaine en une peinture d’une saisissante beauté, où chaque couleur semble retarder la révélation de la violence.
Par Emmanuelle Outtier
Après Marlène Dumas en 2022 et Julie Mehretu en 2024, le Palais Grassi poursuit son sans-faute avec une impressionnante exposition consacrée au peintre kényan Michael Armitage. Roses acides, verts électriques, jaunes éclatants : la première sensation est un éblouissement par la couleur. On pense parfois aux Fauves, parfois à l’expressionnisme allemand, à Kirchner notamment, tant la couleur semble moins décrire le monde que le faire vibrer. Ailleurs, les lignes souples des végétaux et les silhouettes qui se fondent dans le paysage évoquent les arabesques de l’Art nouveau. Mais ces références ne sont jamais, chez Armitage, des citations littérales. Le peintre absorbe toute cette histoire de l’art pour forger un langage qui lui appartient. Son iconographie est profondément ancrée en Afrique de l’Est, avec ses arbres tropicaux, sa végétation luxuriante, ses mythologies locales et ses corps noirs, véritables protagonistes de cette œuvre.
Le plus intéressant, peut-être, est le paradoxe qui se niche dans cette peinture. Armitage peint des scènes d’actualité brûlante (répression politique, criminalisation de l’homosexualité, drame migratoire) avec le temps long de la peinture. Il confronte l’immédiateté de l’actualité à la lenteur de la peinture . Il y a quelque chose de presque anachronique dans cette manière de transformer le commentaire politique en images durables, voire iconiques. La richesse de sa peinture tient aussi à sa capacité à naviguer entre plusieurs registres, satirique, poétique ou épique, usant notamment de grands formats associés à la peinture d’histoire, genre par excellence au XIXᵉ siècle.
Mais quel que soit le registre adopté, c’est toujours la violence qui affleure. Dans le foisonnement de détails de ses compositions, elle n’éclate pas toujours au premier regard. Dans #mydressmychoice, l’odalisque semble d’abord appartenir à l’histoire classique de la peinture. Il faut quelques secondes pour comprendre que le corps est en réalité violé et s’appuie sur un fait-divers contemporain. Des jambes masculines surgissent du bord de la toile, sans visage, anonymes. La beauté de la composition ne masque pas la brutalité de la scène ; elle la retarde. Le regard est contraint de revenir, d’observer, de découvrir ce qui se cachait sous l’évidence. La violence s’incrit dans le support, une toile de lubugo, confectionnée à partir d’écorces d’arbres selon une tradition ougandaise. Suturée, écornée, parfois trouée, elle porte aussi les stigmates de cette violence. On ressort de cette exposition sonné, la rétine saturée de couleurs. À voir absolument.
Michael Armitage, « The Promise of Change », Palais Grassi, Venise, jusqu’au 10 janvier 2027.