Lalla Essaydi, intimité et subversion

S’étant réapproprié une part d’elle-même en accédant à l’écriture, l’artiste utilise de manière obsessionnelle la calligraphie, faisant se confondre ses personnages et leur environnement architectural en un questionnement permanent sur la place de la femme dans la société orientale.

Par Katia Feltrin

Publié en 2009 dans le premier numéro de Diptyk.

Les femmes du Maroc : Grande odalisque, 2008. Medium, C-41, 76 x 102 cm

Originaire de la zaouia de Tamanslouht, Lalla Essaydi est née en 1960. Aujourd’hui new-yorkaise, la photographe s’approprie les clichés liés à l’orientalisme (odalisques, harems,femmes voilées…) en jouant sur le motif. Régulièrement, la photographe retourne au Maroc, dans sa maison d’enfance, pour réaliser de nouvelles séries de photographies. Elle évoque tant son passé que ses réflexions sur la place de la femme dans une société régie par les hommes. Cette maison d’enfance permet à l’artiste d’accéder à son monde intérieur : « Je porterai toujours cette maison à l’intérieur de moi, mais ma vie actuelle y a ajouté de nouvelles dimensions. Il y a cet espace très différent que j’habite dans le monde occidental, un espace d’indépendance et de mobilité. C’est à partir de là que je peux revenir aux paysages de mon enfance, au Maroc, et les reconsidérer avec détachement et une nouvelle compréhension. »

Des Paroles Écrites Au Henné

Dans ce sens, elle rejoint La Poétique de l’espace de Gaston Bachelard qui insiste sur cette dialectique du dedans et du dehors pour constituer une topographie de l’être intime : « Notre inconscient est “logé”. Notre âme est une demeure. En nous souvenant des “maisons”, des chambres, nous apprenons à “demeurer” en nous-mêmes. »

La calligraphie arabe inonde plein cadre le champ de ses photographies, faisant fusionner le corps de ses modèles avec l’architecture de cette demeure traditionnelle marocaine abandonnée. La femme et l’espace sont ainsi surlignés de paroles écrites au henné. Associé aux étapes importantes de la vie de la femme marocaine et à tous les rites de passage, le henné, tatouage éphémère, ponctue le passage de l’enfance à la puberté, les fiançailles, la naissance du premier enfant…

Les femmes du Maroc : # 52, 2007 Medium, C-41, 122 x 152 cm

Pour Lalla Essaydi, créer ces photographies relève de l’acte performatif. Il lui faut en effet plus de neuf heures pour réaliser ses minutieuses calligraphies sur le corps de ses modèles et l’espace architectural alentour. Or, l’usage de la calligraphie arabe, art sacré islamique, est normalement réservé aux hommes. Sous cette apparente douceur, presque décorative, qu’évoquent pour un public occidental ces scènes de genre, l’œuvre de Lalla Essaydi se veut subversive. Les images qu’elle recrée et la nécessaire souffrance de ses modèles, contraintes à l’immobilité des heures durant, puisent leur source dans le souvenir de la femme punie, confinée au silence pour désobéissance. Au silence requis fait face une obsessionnelle parole écrite qui envahit toute l’architecture, prend sa revanche, mais pas seulement. Il manque quelques lignes sur cette écriture qui, nous dit Lalla Essaydi, n’est pas vraiment lisible et qui, pourtant, raconte sa vie (elle était analphabète au moment de son mariage précoce, elle s’est réapproprié une partie d’elle-même en accédant à l’écriture qu’elle utilise dans une sorte de surdétermination…) L’espace est en effet pris d’un vertige halluciné où le verbe, sacré dans son apparence formelle, ironique et vachard dans son contenu linguistique, se répand, estompe toute limite, toute différence entre les murs, la femme, son corps et ses vêtements.

Dans le même temps, ces images offrent en Occident un écho prononcé (mais à l’envers) à l’iconographie véhiculée par Ingres ou Delacroix, en reprenant le thème de l’odalisque, par exemple – terme qui, rappelle Lalla Essaydi, en turc signifie littéralement : « qui appartient à une chambre ».

Les femmes du Maroc : Fumée d’ambre gris, 2008. Medium, C-41, 122 x 152 cm