Peut-on être révolutionnaire et aimer les Fleurs ?

En arabesque ou en bouquet, sculpté dans la pierre ou ancré dans l’espace pictural, le motif végétal est un grand classique de l’histoire de l’art. L’art contemporain s’inscrit dans cette tradition. Sauf qu’il modifie plus radicalement l’usage de ce motif pour en faire un outil de réflexion incisif à l’ère des réalités virtuelles, de l’urbanisation galopante et des grands enjeux écologiques. Petite balade bucolique (et non exhaustive) au cœur de ces pratiques contemporaines qui (ré)invoquent le végétal pour mieux questionner notre rapport au monde. Et si « la petite fleur » réputée inoffensive était plus subversive qu’on ne le croit ?

Par Emmanuelle Outtier

Anselm Kiefer, Die Orden der Nacht (Les Ordres de la nuit), 1996. Acrylique, émulsion et shellac sur toile

De la feuille d’acanthe antique aux nymphéas de Claude Monet, en passant par les volutes végétales des arts islamiques ou les paysages tourmentés des romantiques allemands du XIXe siècle, le monde végétal se révèle une source d’inspiration intarissable. C’est que le vivant n’est pas « utilisé seulement parce qu’il est là », remarquait l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, mais parce qu’il « propose à l’homme une méthode de pensée ». Par la diversité de ses formes et de ses couleurs, par la symbolique sacrée ou profane dont il a été investi, le végétal exerce un pouvoir d’attraction sur les artistes contemporains qui s’en approprient les codes et les détournent au gré de préoccupations plastiques et intellectuelles hétéroclites, parfois antagonistes. Les fleurs acidulées maintes fois sérigraphiées d’Andy Warhol, chantre pop d’une société industrielle triomphante (Flowers, 1964), deviennent ainsi un sujet décoratif de masse là où, quelques années plus tard, l’artiste italien Giuseppe Penone – rattaché à l’Arte Povera – recherchera, en réaction à cette même société de consommation, la poésie inhérente au végétal avec des sculptures d’arbres en bois ou bronze grandeur nature. De fait, les représentations plastiques de la flore se révèlent très diverses, que ce soit dans les fleurs à pois de Yayoi Kusama, les roses en voie de liquéfaction de Cy Twombly ou encore avec Puppy, gigantesque chien floral que Jeff Koons expose à l’entrée du musée Guggenheim de Bilbao, sans oublier le traitement convulsif qu’en propose Anselm Kiefer (Die Orden der Nacht, 1996). Derrière ces différentes approches plastiques, l’enjeu est loin d’être uniquement ornemental.

Hicham Berrada, Pissenlits - Bloom, 2012.

Un parfum de scandale

Si le motif végétal transcende les mouvements artistiques, ce n’est pas au nom de l’innocence ou de la pureté auxquelles on l’associe régulièrement. Bien au contraire. Sous l’objectif de l’Américain ROBERT Mapplethorpe, connu pour ses nus provocateurs et ses portraits du milieu underground new-yorkais des années 1970-80, la fleur devient sulfureuse. Dans des compositions extrêmement soignées – jeux d’ombres et de lumière, rectitude du cadrage – qui renvoient à la grande tradition classique, les fleurs de Mapplethorpe sont tout à la fois magnifiées et montrées pour ce qu’elles sont: l’organe sexuel de la plante. « Quand j’ai exposé mes photographies, j’ai essayé de juxtaposer une fleur, puis une photo de sexe, puis un portrait, de façon à ce qu’on puisse voir qu’il s’agit de la mêmechose. » Leurs courbes, leurs nervures, leurs torsions dialoguent avec d’autres images, celles de corps érotisés, motif obsessionnel qui habite l’ensemble de la production de Mapplethorpe. On retrouve cette même fascination pour la puissance érotique des fleurs chez le Japonais Nobuyoshi Araki qui use de cadrages resserrés pour capter les plus intimes détails de leurs plis colorés. Analogie à peine voilée avec le sexe féminin.

Quand elle n’est pas le révélateur du sens caché des choses, la photographie peut se faire leurre. Un artiste comme Joan Fontcuberta joue de la beauté plastique des plantes pour bousculer nos représentations du monde végétal. Dans la série Herbarium (1984), les plantes qu’il photographie avec une précision quasi documentaire se révèlent être, après un temps d’observation, de véritables chimères. Qui imaginerait qu’une espèce savamment nommée Lavandula angustifolia (nom scientifique donné à la lavande) se compose de rebuts organiques, y compris d’une tête de poulet? En reprenant les codes de la taxinomie botanique – cadrages identiques, classification, noms savants – l’artiste espagnol interroge, non sans ironie, notre crédulité face à la vérité des images et au discours scientifique.

Henrique Oliveira, Desnatureza, 2011

Fleurs de résistance…

Loin de ces jeux sur les représentations, des artistes conceptuels comme Mona Hatoum ou Ninar Esber s’approprient le végétal pour en faire un outil critique face aux tensions qui parcourent les sociétés contemporaines. Avec Jardin Suspendu (2008), Mona Hatoum se réfère ironiquement à la célèbre merveille babylonienne pour évoquer les conflits géopolitiques au Moyen-Orient. Son jardin se compose d’un mur de sacs de sables – installation pare-balles présente dans les zones de guerre – que l’artiste d’origine palestinienne a remplis de graines qui germent et crèvent le tissu des parois. À l’image d’une nature qui finit toujours par reprendre ses droits. À l’opposé, chez Ninar Esber (Liban), la germination n’a pas lieu. Les graines au cœur de sa performance The Good Seed (2012), qu’elle trie mécaniquement selon leurs formes et leurs couleurs, deviennent le symbole du rejet de l’altérité dans nos sociétés contemporaines (lire « Botanique sous influence », pages suivantes).

… et guerilla gardening

À l’heure de l’urbanisation, d’autres artistes s’emparent du motif végétal pour dénoncer la destruction du patrimoine naturel. Au Maroc, Yto Barrada transforme le végétal en outil de réappropriation de l’espace public. Son terrain d’action ? Tanger, ville de l’entre-deux, dont le paysage change au gré des investissements massifs. Tandis que les palmiers importés du Sud du Maroc y sont plantés le long de la corniche, les espèces indigènes, ce « patrimoine invisible », disparaissent. Avec son projet photographique Iris tingitana (l’iris de Tanger) de 2007, Yto Barrada va traquer les îlots où cette fleur indigène surgit dans un dernier élan de résistance. Dans le même temps, l’artiste sillonne les rues de la ville et fait fleurir le tissu urbain à coups de bombes à graines, à la manière de la « guerilla jardinière » menée par des activistes libertaires dans les années 1970. Cette démarche, Yto Barrada la prolonge en 2011 avec l’édition de A guide to trees for governors and gardeners, dans lequel elle critique cette « botanique du pouvoir » qui modèle le visage des villes désormais globalisées et prodigue avec un humour féroce ses conseils pour créer un décorum folklorisé lors des visites diplomatiques officielles. Un sens de l’humour que l’on retrouve chez Mohamed Fariji. En mai 2015, dans le Parc de la Ligue arabe à Casablanca, Mohamed Fariji et l’Atelier de l’Observatoire installent leur Serre, espace éphémère et métaphorique qui invite les artistes à faire fleurir leurs projets les plus personnels au cœur de la ville. Parallèlement, Fariji parcourt la ville blanche avec sa petite serre pleine de fleurs en plastique. L’étrangeté du dispositif suscite curiosité et débat dans l’espace public. La serre mobile permet aussi, remarque le plasticien, de « relier symboliquement le centre de la ville à ses périphéries populaires ». Pour les intégrer à un espace commun réinvesti par l’artiste et le citoyen ? Le projet de la Serre a vocation à se poursuivre : il sera mené en marge de la Biennale de Marrakech du 24 au 29 février pour migrer en mai dans le quartier de Hay Mohammadi (Casablanca). Le végétal comme arme de réflexion et de changement n’est pas une tendance nouvelle au Maroc. Hassan Darsi et l’atelier de la Source du Lion s’intéressent ainsi en 2002 au parc de l’Hermitage (Casablanca), menacé de disparition. Ils réalisent avec Le Projet de la Maquette un jardin miniature du lieu qui enclenchera in fine sa réhabilitation.

Yto Barrada, Iris tingitana, 2007, photographie

Alors qu’Yto Barrada, Mohamed Fariji ou Hassan Darsi usent du végétal comme outil de résistance, Henrique Oliveira imagine une nature qui prendrait d’elle-même sa revanche sur l’urbain. Avec son installation Baitogogo, présentée au Palais de Tokyo en 2013, l’artiste brésilien crée une sculpture monumentale qui s’intègre aux structures du musée pour opérer un détournement spectaculaire : les éléments architecturaux se transforment, comme grignotés de l’intérieur, en d’énormes volumes de bois noueux et tentaculaires. Les lignes géométriques du bâti contrastent avec les formes tortueuses d’un élément organique qui semble vouloir s’étendre à l’infini. Cette intrusion de la nature au cœur du bâtiment vient subvertir l’architecture et la rationalité qui l’énonce. Mais la sculpture d’Oliveira porte également un discours sur la ville, comme le signale le curateur Marc Bembekoff, qui voit en elle « la métaphore des favelas qui poussent de façon organique, révélant par-là même la déliquescence dynamique du tissu urbain de São Paulo ».

Réenchanter le monde

Et si aux désordres du monde, était opposée cette poésie que nous inspire la nature ? De sa longue méditation dans sa « Ghorfa », l’espace de recueillement sous l’escalier de la maison familiale, Younès Rahmoun a développé un ensemble d’œuvres – Habba (2008), Zahra (2009), Khasla (2009), Jidhr (2008), Chatla (2008) – empreintes de la poétique de la germination, de l’éclosion et de la vie. Le film d’animation Habba (« graine », en arabe) en est l’une des plus emblématiques. En une succession d’images finement esquissées au crayon, la graine de Younès Rahmoun effectue son cycle de vie sur la musique énigmatique et entêtante d’Esteban Algora. « L’oeuvre de Rahmoun, écrivait-on précédemment dans Diptyk, est une réconciliation de l’infiniment petit et de l’infiniment grand, de l’atome et du cosmos: tout l’univers dans une graine ». Une tentative de toucher à l’universalité et au principe de vie qui régit le monde. En créant des chimères végétales, des artistes comme Hicham Berrada, Yamou, Miguel Chevalier ou Céleste Boursier-Mougenot élargissent le spectre du visible et décalent le regard pour mieux susciter curiosité et redécouverte de la magie mystérieuse du vivant. Suivant cette logique de dévoilement, l’artiste marocain Hicham Berrada active des molécules instables dans un bécher (Présage, 2007-2013) : des formes organiques apparaissent, se déploient pour créer une flore improbable et poétique.

Mona Hatoum, Jardin suspendu, 2008, installation, sacs de jute remplis de terre et de graines

De même, Miguel Chevalier – redécouvert à Tétouan pendant les journées du patrimoine 2015 – use du numérique pour réconcilier ce que tout semble a priori opposer: nature et technologie. Dans les séries Sur-Natures (2004), Fractal Flowers (2008) ou Trans-Natures (2012), d’immenses fleurs digitales germent, poussent et meurent en un ballet végétal généré par des algorithmes. Des capteurs de présence créent des interactions : ces plantes imaginaires s’inclinent à chaque mouvement du spectateur. Le trouble s’installe : les jardins virtuels de Miguel Chevalier imitent le vivant pour devenir quasi palpables, presque réels.

Enfin, lorsque Céleste Boursier-Mougenot propose à la biennale de Venise 2015 une vision onirique d’arbres monumentaux déambulants (projet Rêvolutions), l’artiste donne à voir les processus invisibles à l’œuvre dans la nature : les fluctuations de la sève dans l’organisme de l’arbre commandent un mécanisme – élaboré avec des chercheurs du CNRS – qui offre tout à coup des capacités motrices à la matière végétale. La main de l’artiste s’immisce dans la mécanique de la nature, qu’elle vient troubler et en même temps révéler, pour recréer l’enchantement et rappeler à l’Homme son appartenance à l’environnement. Tour à tour objet apprécié pour sa valeur ornementale, puis détourné, politisé, rendu arme de réappropriation ou de réenchantement, il est à parier que le monde végétal n’en finira jamais d’inspirer les artistes. Et pour répondre à la question de Camille Henrot, « est-il possible d’être révolutionnaire et d’aimer les fleurs? » : à celui qui aime les fleurs, rien d’impossible.

Miguel Chevalier, Trans-Natures, 2015, Installation de réalité virtuelle generative

Pourquoi ce titre ?

«Est-il possible d’être révolutionnaire et d’aimer les fleurs ?» est le titre d’une exposition de Camille Henrot, en 2012, qui a transformé la galerie Kamel Mennour en jardin botanique. L’artiste française qui annonçait « ne pas aimer les fleurs et leur statut ambivalent » y montrait d’étranges compositions inspirées de l’ikebana, art floral japonais traditionnel. Camille Henrot soulignait que « chacune de ces compositions avait été élaborée en référence à un livre choisi dans sa bibliothèque, auquel elle fait subir une sorte de devenir fleur. » En mettant en pot Victor Segalen, Edouard Glissant ou Claude Lévi-Strauss, elle crée un ensemble de correspondances poétiques qui rappellent que la littérature a aussi vocation à germer et éclore dans les esprits. Dans un même temps, elle s’amuse à défaire « la hiérarchie mentale propre à la culture occidentale, qui a toujours tendance à idéaliser les arts du discours et à sous-évaluer les arts du quotidien, comme la décoration florale. »

Yayoi Kusama, Tulipe, 2000, sérigraphie
Céleste Boursier-Mougenot, Rêvolutions pour le pavillon français à la 56e Biennale de Venise 2015