« Les graphistes ont un immense besoin de nouvelles typos arabes »

Récemment intervenu à l’ESAV lors d’une Master Class, le typographe Pascal Zoghbi milite pour une diversification des caractères arabes. Une manière d’accompagner les changements profonds en cours dans les sociétés de la région MENA. 
« Les graphistes ont un immense besoin de nouvelles typos arabes ». Créateur de fonts libanais, Pascal Zoghbi est installé à Madrid depuis 2017, où il dirige la fonderie typographique numérique 29 Letters Type Foundry (29LT). Lorsqu’il a commencé à s’intéresser au graphisme au début des années 2000, la typographie arabe numérique était déjà enseignée au Liban dans quelques universités, mais son développement n’en était encore qu’à ses balbutiements. Seuls quelques pionniers avaient créé des caractères spécifiquement arabes pour les besoins nouveaux liés à l’émergence d’internet et la prolifération du numérique.

Ce déficit n’a aucunement découragé Pascal Zoghbi qui, après ses études en graphisme à la KABK de La Haye, a fondé en 2006 29LT. Depuis, il a créé avec ses collaborateurs plusieurs caractères arabes et latins. Plus récemment, 29LT a proposé de transcrire la fonte Zarid Sans – initialement basée sur le coufique – dans d’autres écritures comme le grec, le cyrillique et le devanagari.

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Portrait Pascal Zoghbi

Des sociétés assoiffées de référents visuels

« L’écriture calligraphique arabe a développé tout au long de son histoire une variété formelle extraordinaire, qui suppose une incroyable source d’inspiration », explique-t-il. Lorsqu’il s’embarque dans une nouvelle création, Pascal Zoghbi revient systématiquement aux grands styles classiques, spécialement le coufique et le naskh. Pourtant, sa pratique ne s’inscrit pas dans une prolongation de la calligraphie, un art traditionnel qu’il respecte mais qui se différencie nettement des défis de la typographie. Celle-ci doit répondre non pas à un exercice spirituel et esthétique artisanal, mais aux besoins des sociétés modernes du monde arabe, assoiffées d’expressivité et de référents visuels.

Médias, musées, start-up,  tous cherchent aujourd’hui à développer une identité graphique singulière. « En tant que typographes, nous concevons les outils d’accompagnement de ces changements ». Le créateur compte parmi ses clients le musée Mathaf de Doha, le Musée d’Art Islamique (Qatar) ou encore la banque émiratie Noor. Si les caractères développés par 29LT tombent sous le coup du copyright, certains d’entre eux sont disponibles en accès libre.

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copyright 29LT

Un âge d’or à venir

Cette richesse du passé culturel des écritures en arabe ouvre à Pascal Zoghbi des voies inédites d’exploration des caractères. En 2020, il développait un caractère nommé Okaso qui s’inspire directement des célèbres manuscrits aljamiados – en écriture arabe mais de langue espagnole – des Morisques. Pour le caractère Massira, Zoghbi s’est inspiré des graffitis qui envahirent les murs de Beyrouth  au printemps 2005, lors du retrait des troupes syriennes du Liban. Mais c’est la famille de caractères Zarid, développée depuis 2014, qui incarne peut-être le mieux l’esprit qui anime le travail collectif du studio 29LT. Dans sa version latine, Zarid exploite le génie du trait arabe sans recourir à des fioritures vaguement orientales.

Beaucoup de choses ont changé en quinze ans. Aujourd’hui, la typographie arabe numérique est enseignée dans une bonne partie du monde arabe. Face à l’absence presque totale de bibliographie spécifique, les étudiants disposent désormais de références et ressources numériques sur la typographie arabe, et quelques bons manuels ont été publiés. Les bouleversements à venir du monde arabe seront écrits foncièrement en arabe. L’âge d’or de la typographie arabe vient à peine de commencer.
Juan Palao

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