Perchée sur les hauteurs de Marseille, une Vierge couronnée veille, l’enfant contre le sein. Matrice, boussole, étoile du Nord, elle est aussi seule là-haut, écrasante, semblant porter tout le poids des mésaventures de l’histoire. C’est à cette Bonne Mère singulière, sacralisée, immobile, que l’exposition du Mucem, jusqu’au 31 août, oppose ses bonnes mères au pluriel.
Par Houda Bensebaa
Commissariée par Caroline Chenu, chargée de recherches au Mucem, et Anne-Cécile Mailfert, présidente de la Fondation des Femmes, l’exposition « Bonnes Mères » déplie les formes de la maternité dans la Méditerranée, les imaginaires autant que les vies réelles des femmes. La frise temporelle va des figures tutélaires des cités antiques aux allégories de la mère patrie, jusqu’aux figures pionnières qui ont traversé le pourtour méditerranéen, d’Oum Kalthoum à Simone Veil : la voix qui porte et la loi qui émancipe. Le parcours est généreux, accessible, s’intéresse autant à des pièces d’Antiquité qu’à des pochettes d’album et des couvertures de magazine people.
L’exposition reste un rappel salutaire et grand public sur des questions de féminisme et de ses différentes vagues. Elle se place précisément sous le sceau des écrits de Simone de Beauvoir, et donc de la seconde vague du mouvement, au XXe siècle. Ces luttes s’inscrivent dans un contexte historique bien précis, qui cristallise le combat contre l’injonction à la maternité et l’enfermement des femmes dans le seul statut de procréatrice. Comment raconter alors les histoires multiples de la maternité sans reconduire un imaginaire qui a lui-même cloisonné les femmes à ce rôle ?
Le corps des mères
La mère sacrée trouve ici ses doubles et ses fissures. Une miniature peinte sur verre d’Ellefi Nasser figure Adam et Ève, mère originelle coupable d’avoir écouté le serpent et par là même mère de l’humanité, aux côtés de la Vierge à la grenade de Botticelli, dont le fruit scelle un destin de sacrifice. Plus loin, une peinture de tradition chiite représente la famille de Ali, ses enfants Hassan et Hussein, accompagnés de Jibril, l’ange de la Révélation, et de Fatima Zahra, surnommée « la mère de son père ». En face, Nature Study de Louise Bourgeois : un corps sans tête, hérissé de mamelons, mère monstrueuse d’une artiste qui n’a cessé, par ailleurs, de travailler la figure de l’araignée mère jusqu’à l’épuisement du motif.
L’exposition n’élude pas non plus le poids porté par les corps. Fatima Mazmouz interroge les ustensiles qui accompagnent la vie des femmes face au contrôle étatique des ventres ; la photographie du cintre de Laia Abril rappelle, froidement, le danger de l’avortement clandestin.
Au « il faut un village pour élever un enfant », la maternité méditerranéenne se distingue enfin de la cellule nucléaire contemporaine : Yasmine Hadni peint, dans C’était elle, une femme portant un enfant qui n’est pas le sien, ces autres mères qui transmettent sans avoir enfanté.
Parmi les nombreuses autres œuvres du parcours, Baya, orpheline à cinq ans, peint à seize ans une maternité en miniature persane, une allégorie de la mère et de son enfant échangeant un regard. Elle dit tenter de retrouver à travers les figures de femmes rythmant son œuvre l’image de sa propre mère disparue trop tôt. Badr El Hammami capte, en photographie sonore, le geste tendre d’une main maternelle dans un studio. Zineb Sedira, avec La Maison de ma mère, dit le blanc du trousseau, celui aussi de la maison linceul, vidée des enfants partis, les draps vides de ceux qui ne reviendront plus. Loin de la colline, une autre solitude, une autre attente.
« Bonnes Mères », Mucem, Marseille, jusqu’au 31 août 2026