« Être ici » : le parcours artistique tangérois sous tension

Pour sa sixième édition qui s’est tenue le dimanche 13 septembre, le parcours artistique a investi différents lieux patrimoniaux, mettant la performance à l’honneur.

Par Olivier Rachet

© Amina Rezki. Crédit photo : Lionel Brient

Plus resserrée que les manifestations précédentes, la dernière édition du festival « Être ici » a dû composer avec le désistement de dernière minute de sponsors « historiques », fragilisant un évènement porté à bout de bras par une équipe de bénévoles engagée. En investissant des lieux rénovés ou délabrés habituellement fermés au public, l’événement a offert une balade dominicale séduisante. Si les propositions de la Tour du Ciel et de la Tour Catherine, en médina, pouvaient décevoir, au Hammam Franco, le dialogue entre Khadija El Abyad et l’artiste franco-iranienne Saena Delacroix-Sadighiyan visait juste. L’utilisation du henné dans leurs œuvres respectives, prenant la forme de peintures et d’une performance calligraphique, ont mis subtilement à l’honneur l’intimité du corps féminin ; Saena Delacroix-Sadighiyan dédiant son travail à Jina Mahsa Amini dont la disparition tragique avait déclenché en Iran le mouvement « Femme, Vie, Liberté ». 

Autre lieu fort du parcours, la demeure Dar Dmana présentait deux performances tout aussi marquantes. Le public est resté saisi par la concentration de Thomas Henriot qui a dessiné pendant 10 heures le patio de la bâtisse transformé par son regard en un salon de musique aux perspectives irréelles et fantastiques. Plus tendue, la performance du chorégraphe Olivier Dubois semblait donner corps à des figures torturées tout droit sorties d’un tableau de Bacon. Difficile de ne pas penser aux drames quotidiens des migrations en Méditerranée que d’autres artistes ont abordé, mais sans qu’un regard curatorial ne vienne structurer l’ensemble. Ainsi, au Palais Akaaboune, le projet Se déplacer de Safaa Erruas, Christine Ferrer et Alejandra González Soca, mêlant broderie, vidéo et installation pouvait répondre à l’installation sonore de Youssef El Idrissi et George Ka, à l’hôtel Liberté, consacrée aux chants des oiseaux migrateurs du Détroit, livrés aux rapaces.

© Mohamed Saïd Chair. Crédit photo : Mehdi Balmehdi

Propositions inégales

Étape incontournable de cette édition, l’ancien hôtel Liberté, situé face au mythique hôtel El Minzah, accueillait une quinzaine de propositions fort inégales. Sans doute ne suffit-il pas de déposer ses œuvres dans une « friche » artistique pour qu’elles en soient sublimées. Quelques propositions sortaient pourtant du lot. Amina Rezki redonnait vie aux esprits du lieu, en prolongeant des portraits d’une belle expressivité par deux installations dont l’une comportait une sculpture taillée dans la pierre représentant un lourd visage aux paupières rougies rappelant l’univers de Giorgio de Chirico sous laquelle un poisson rouge tournait désespérément en rond dans un bocal. 

Le peintre Abdellah Khairouni, quant à lui, ressuscitait le Tanger de la Beat Generation quand Mohamed Saïd Chair présentait une huile sur toile, jouant d’effets convaincants de clair-obscur où la Cinémathèque de Tanger incarne un lieu de désolation habité par quatre adolescents déprimés, en quête d’un horizon désespérément bouché. Si la chaleur était écrasante ce jour-là, une brume tenace semblait hanter des œuvres souvent spectrales, à l’image des photos apocalyptiques d’Anne Mocaër tirées de sa série Quand le soleil s’arrête.  

© Thomas Henriot. Crédit photo : Lionel Brient
Performance " Il sera une fois " avec Amina Charif d'Ouazzane et Temsy. Crédit photo : Lionel Brient
Hôtel Liberté. Cinéma éphémère. Crédit photo : Lionel Brient
© Rida Tabit. Crédit photo : Lionel Brient
© Saena Delacroix-Sadighiyan. Crédit photo : Olivier Rachet