La mélancolie ouvrière de Mounir Eddib

Le jeune peintre flamand est la nouvelle sensation de la diaspora marocaine en Europe du Nord. Mounir Eddib déploie une peinture sensorielle pénétrée de mystère spirite, qui invoque à la fois le passé minier de la Belgique et la culture sahraouie, pour mieux construire une réflexion sur la vague d’immigration post-indépendance.
Dans son cercle d’amis, on l’appelle ironiquement « le voleur de prix ». En quelques années seulement, Mounir Eddib a gravi des sommets : en 2024, alors tout juste diplômé, il rafle pas moins de quatre récompenses, dont le Henriette Hustinx Prize à Maastricht et le Buning Brongers Award, plus important prix d’art privé pour les jeunes artistes aux Pays-Bas. Fraîchement recruté par la galerie Ron Mandos (Amsterdam), Eddib a déjà participé à Art Rotterdam 2025 et a même bénéficié d’un solo show lors de la dernière édition d’Art Brussels. À cette occasion, plusieurs institutions nord-européennes ne s’y sont pas trompées. Il a ainsi rejoint la collection du Bonnefantenmuseum de Maastricht et du Museum Voorlinden de Wassenaar.

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Wall of safety, wall of sacrifice, 2025, 170 x 200 cm, huile, schiste, goudron, plomb, ciment et cire d’abeille sur toile Copyright Mounir Eddib, courtesy Galerie Ron Mandos, Amsterdam. Photo Stefanie Schaut

Enfant de la seconde génération d’immigrés en Belgique, Mounir Eddib est donc l’artiste de la diaspora marocaine qu’il faut suivre de près. Mais au fond, qu’est-ce que ça veut dire, appartenir à une diaspora ? Et comment peut-on considérer qu’un artiste en fait partie ? Il ne s’agit pas seulement de patronyme ou d’origine, mais sans doute de ce qu’on fait de cet héritage, dans sa propre vie. Pour Eddib, son art est un parfait syncrétisme entre ses multiples influences, flamandes et africaines. Il creuse, tout comme son grand-père mineur piochait le sol, dans les tréfonds de la mémoire ouvrière et immigrée de la Belgique contemporaine. Pour répondre à la question ci-dessus, il ne porte pas sa culture d’origine en étendard. Il la questionne, l’investigue, la malaxe jusqu’à lui donner une autre forme, celle d’un univers fragile et inquiétant, d’une mémoire sombre et floue où peu osent s’aventurer. C’est dans ce recoin du souvenir que Mounir Eddib nous invite à entrer, comme dans une chambre interdite dont il aurait glissé la clé dans notre main.La maison est un gimmick visuel qui revient inlassablement dans les toiles du jeune artiste de 30 ans. L’intime, qui permet si bien d’évoquer les grandes comme les petites histoires, est le noyau dur de son travail. Et c’est justement dans la cellule familiale que Mounir Eddib a connu enfant son premier lien avec l’art, à travers les dessins de son père. Élevé dans un quartier populaire de Gand, en Belgique flamande, il s’intéresse au street art et se lance d’abord dans une formation de technicien frigoriste. Il se frotte alors au métal, à la soudure et l’amalgame de matériaux, qu’il intègre maintenant dans ses œuvres. À l’époque, son héros s’appelle Rammellzee, une référence hyperpointue de la scène hip-hop américaine, à la fois peintre et bricoleur d’objets récupérés, de costumes, etc., dont l’esthétique hybride n’est pas étrangère aux choix plastiques d’Eddib. Il ne cesse alors de crayonner sur ses cahiers et fait l’admiration de ses copains de classe. Tant et si bien qu’on l’encourage à entrer dans une école d’art.

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Photo © Stefanie Schaut

Des frigos à la peinture

En 2019, il saute le pas, mais sans céder aux sirènes de Paris ou Bruxelles. Il choisit de s’inscrire au Maastricht Institute of Art, dont il ressort avec les félicitations du jury. Eddib a largement mis à profit ses cinq années de formation dans cette école réputée, tournée vers le marché des puissantes villes du nord de l’Europe. C’est là qu’il a pu donner corps au mélange des genres qui le caractérise aujourd’hui. Il découvre l’histoire de l’art et sa première influence est celle de Léon Spilliaert, peintre originaire d’Ostende et mort en 1946, dont les paysages désenchantés rappellent l’univers du jeune artiste. « Étant issu d’une minorité, j’avais besoin d’exemples qui me correspondent, donc j’ai aussi cherché à connaître des artistes africains. » Et c’est la Sud-Africaine Marlène Dumas qui a sa faveur absolue. Eddib semble y avoir puisé sa gamme de couleurs et ses évanescences aux accents tragiques. Mais le jeune étudiant s’intéresse aussi à l’histoire de la peinture marocaine, à Farid Belkahia dont il admire le travail et à Chaïbia dont le parcours autodidacte le fascine.Comment faire infuser ces influences africaines dans un travail d’étudiant en art en Occident ? C’est dans la figure de Rachid Ben Ali que Mounir Eddib trouve son modèle. Né à Taza en 1978, Ben Ali a émergé dans les années 1990 aux Pays-Bas, puis en Europe. Ce peintre voyageur qui vit entre Londres et Amsterdam « m’a vraiment inspiré. J’aime en particulier ses superbes dessins qui incluent beaucoup de textes et qui évoquent les enjeux de notre société actuelle. Il m’a montré qu’on pouvait à la fois être un bon peintre en Europe et d’origine marocaine ». On reconnaît d’ailleurs dans la peinture de Mounir Eddib l’influence des compositions surréalistes et souvent torturées de Rachid Ben Ali.

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Al Hindia, 2022, 120 x 120 cm, huile et plomb sur toile
Copyright Mounir Eddib, courtesy Galerie Ron Mandos, Amsterdam Photo Romy Finke

Un art de la coïncidence

À ses débuts, le jeune étudiant explore plutôt ses racines marocaines (sa mère est sahraouie). Ses toiles sont alors hantées de silhouettes voilées, sans visage, comme dans Al Hindia (La figue de barbarie, 2022), un hommage à la figure féminine et maternelle. La nature y est aussi fortement présente, notamment dans Birch Spirit (Esprit du bouleau, 2022), où planent les croyances païennes ancestrales toujours célébrées dans la spiritualité amazighe. « Ce qui me fascine dans les rituels, c’est la notion de prescience, de bonne et mauvaise fortune. Le racisme anti-arabe en Occident peut être assimilé au mauvais œil par exemple, et les rituels traditionnels sont une manière de le combattre. Considérer cette vision du monde m’aide à élaborer mes propres structures. » Cette introspection féconde serait-elle la clé de l’assimilation ?Dans ses peintures récentes, le flou des contours continue de matérialiser le souvenir, mais celui d’un autre continent cette fois. Gand, la ville où il a grandi et où il habite encore, est marquée par le passé ouvrier des mines de charbon. Dans les années 1960, la Belgique fait appel à une main-d’œuvre étrangère pour y travailler, son grand-père en fait partie. Plusieurs toiles évoquent la fraternité des ouvriers, où Maghrébins et Turcs se mélangeaient alors aux Flamands et aux Hollandais, comme dans le triptyque He ain’t heavy, he’s my brother (2025). La face cachée de cette épopée se dévoile dans Wall of safety, wall of sacrifice où une armée de corps indistincts et sans visage semble poser stoïquement : chair humaine ou chair à creuser ? Individu ou prolongement de la machine ?Ces souvenirs tragiques de l’histoire industrielle belge, Mounir Eddib ne fait pas que les évoquer par ses figures fantomatiques. Il leur donne corps à travers le choix minutieux de ses matériaux : plaques de métal soudées au plomb, cire, briques de terre, tissu, négatifs photo, etc. Certains font même intervenir l’odorat, comme le qatran (huile de cade) utilisé dans la médecine traditionnelle d’Afrique du Nord. « Ça m’a toujours intrigué de voir comment ma famille utilisait certains matériaux comme le plomb pour ses valeurs de protection dans les rituels. C’est pourtant un matériau toxique. J’aime cette contradiction entre protection et danger. Pour moi, cela montre comment les traditions peuvent changer la symbolique et l’utilisation des matières à travers le temps. » L’art d’Eddib n’est pas uniquement matiériste pour autant : « Je définirais mon travail comme un cocktail entre maîtrise et intuition, mais qui inclut aussi de la coïncidence, ce qui est très important pour moi. C’est ça qui amène à la création d’une image, d’une narration. Et, ce qui n’est pas pour me déplaire, ce processus est loin d’être toujours rationnel. »Par Marie Moignard

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Mounir Eddib, Dar Lead, 2025. Tissu indigo, bois, métal, alun, env. 70 × 40 × 50 cm.
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He ain’t heavy, he’s my brother, 2025, 170 x 210 cm, huile, goudron, ciment, cire d’abeille, plomb et fragment de haut fourneau sur toile
Copyright Mounir Eddib, courtesy Bonnefanten Museum. Photo Stefanie Schaut