Du 25 au 27 octobre, la foire parisienne consacrée aux scènes du monde arabe et iranien mêlait valeurs établies et jeunes créateurs prometteurs. L’occasion d’amorcer une collection à prix accessible ou d’investir dans des artistes confirmés. Sélection.
Petite sœur de Beyrouth Art Fair, créée en 2010 par Laure d’Hauteville, ancienne journaliste et consultante en art, Menart Fair se tient à Paris depuis 2021. Depuis les conflits qui se sont déclarés dans la région, Menart Fair continue de manière quasi militante à défendre et rendre visible la création du monde arabo-persique. Elle réunit cette année 41 galeries présentant une centaine d’artistes venus de Syrie, Irak, Égypte, Maghreb, Liban, Émirats, etc. Certains de ces pays étant en conflit idéologique ou armé, la foire brandit la thématique d’une « Ode à la douceur », pour une foire « portée par la subtilité plutôt que le choc, la mesure plutôt que le hurlement, assène Laure d’Hauteville. La douceur devient parti-pris critique et position éthique ».
Une série iconique de Meriem Bouderbala

Bédouine 80, 2008
C-print sous diasec, 117 x 184 cm
Signé et numéroté, édition à 6 exemplaires + 2 EA
8 000 €. Copyright Meriem Bouderbala
La photographe tunisienne de 65 ans, qui figure dans la récente somme Femmes photographes de Pascale Le Thorel (Éditions Larousse, 2023), a quasiment le don d’ubiquité sur la foire cette année. Présentant ses céramiques sur le stand d’Obafricart (Paris), ses photographies figurent dans l’exposition institutionnelle « Le Temps creuse même le marbre », curatée par Victoria Jonathan et dédiée à la scène tunisienne. La galerie Patrice Trigano montrait ses images iconiques des années 2000 : l’évanescente série Étoffes Cutanées et Bédouine (2008), plus graphique. La technique de Meriem Bouderbala, qui fait son style reconnaissable entre tous, combine prises de vue en studio et superpositions de ces clichés réalisées ensuite par ordinateur, pour mieux donner corps aux multiples strates de son identité et à la confusion qui peut en résulter. Composée d’autoportraits, la série Bédouine est l’une des plus ancrées dans la tradition tunisienne, par la convocation du costume et de la parure, mais aussi une dénonciation de l’exploitation sexuelle du corps féminin arabe. Un concentré de revendications post-11 septembre qui a vu l’art arabe contemporain s’imposer sur la scène internationale.
Baya, prodige algérienne

Lithographie, 65 x 42 cm,
Édition n°99, tirage de 130 exemplaires
4 000 €. Courtesy The Lobster Edition
On ne présente plus le génie précoce de Baya, jeune fille originaire de la région d’Alger exposée en 1947 à la Galerie Maeght à Paris à l’âge de 16 ans. Quand ses peintures des années 80 présentées sur Menart par Le Violon Bleu (Tunis) culminent entre 27 000 et 50 000 €, Dali Hamdi, directeur artistique de la galerie, a eu la bonne idée de lancer en parallèle The Lobster Edition. Basée à Londres, cette galerie d’art en ligne est dédiée aux multiples des grands artistes du monde arabe. On peut y acquérir des lithographies d’Etel Adnan ou Chaïbia, la période praguoise de Farid Belkahia, mais aussi des contemporains comme la récente série Rosebud de Najia Mehadji pour 1 400 € (50 exemplaires) ou une gravure de Rachid Koraïchi de sa série hommage aux grands auteurs de la littérature arabe pour 1 800 € (60 exemplaires).
Les fables de Esmeralda Kosmatopoulos

20 x 28,5 cm (non encadré) 1 900 €. Courtesy galerie Dix9 Hélène Lacharmoise
La galerie Dix9 Hélène Lacharmoise, vue à Africa Basel en juin dernier, continue de s’engager pour la scène du monde arabe. Elle présente l’un des plus beaux stands de la foire avec une artiste inclassable, pétrie de multiples influences. Esmeralda Kosmatopoulos est née en Grèce et a été élevée en France. Après des études à New York et une carrière débutée chez LVMH, elle plaque tout pour devenir artiste. En 2019, elle visite le Caire et tombe amoureuse de la ville avant de s’y installer. Il en resulte la série Hayat el Hayat (2025), fable inventée par l’artiste autour d’une femme serpent sans enfants, rejetée puis acceptée par la société. Esmeralda Kosmatopoulos la décline dans de petites peintures inspirées des miniatures persanes (1 900 €), des tentures reprenant la technique égyptienne de l’appliqué (assemblage de tissus réalisé uniquement par des hommes) pour 19 000 € et des broderies sur tissu rappelant les chimères grecques (1 600 €, édition de 3).
Broder la guerre, tisser la paix : Johanne Allard

Broderie à la main sur papier coton 320 g, 43 x 31 cm,
Edition 2/3
3 000 €. Courtesy galerie No/mad Utopia
Québécoise installée au Liban depuis 20 ans, Johanne Allard est un autre exemple de cette «diaspora à l’envers ». Elle est représentée par la jeune galerie No/mad Utopia de Beyrouth, ouverte il y a 2 ans par Marie-Mathilde Gannat. En attendant des jours plus cléments, elle écume les foires européennes pour promouvoir ses artistes et a récemment vendu une œuvre de la Libanaise Dalia Baassiri à la Barjeel Foundation.
Pour sa 2e participation à Menart Fair, No/mad Utopia a misé sur un solo show de Johanne Allard, dont les délicates broderies sur papier sont une cartographie des conflits du Moyen-Orient. Telle une métaphore figurative oscillant entre violence et résilience, ses formes tantôt géométriques, florales ou invasives évoquent les bombes à fragmentation lâchées sur le Liban ou encore les frappes ciblées par drones au Yémen. Proposées en édition de 3 exemplaires, chaque broderie est cependant unique car réalisée à la main par l’artiste, représentant jusqu’à 1 mois de travail et va de 2 500 à 4 000 €.
Fahar Al-Salih et la mélancolie du monde arabe

Mixed media, 28 x 21 x 2 cm. Edition 1/6
650 €. Courtesy Yvonne Hohner Contemporary
Né à Belgrade, originaire d’Irak et élevé au Koweït, Fahar Al-Salih fait entre autres partie des collections du National Museum of Modern Art de Baghdad. Ce peintre de formation crée avec toutes les couleurs qui lui tombent sous la main. Il présente ainsi des « ovnis » sur le stand de la galerie Yvonne Hohner (Karlsruhe) qui ont beaucoup attiré l’attention du jeune public : des tableaux composés d’éponges recouvertes de pigments et de résine (entre 1 200 et 5 800 €) créant des mosaïques sensibles d’un nouveau genre, mais aussi des photographies enchâssées par d’autres matériaux. Le métal surtout, qui pour Fahar Al-Salih représente un symbole de dureté autant que de protection, mais aussi le plexiglas pour son pouvoir de donner plus de profondeur à l’image, et donc à la perception du sujet. Cette série de photos pas comme les autres intitulée Bagdad Blues, composée de pièces uniques ou d’éditions de six allant de 650 à 980 € , documente les à-côtés des difficultés de l’Irak d’aujourd’hui. Ces instants suspendus, vides ou habités, transcrivent toute la mélancolie du monde arabe contemporain.
La belle découverte : Kabrit (collectif Public Disorder)

Linogravure sur papier, 30 x 42 cm
Edition à 200 exemplaires
75 €. Copyright Kabrit
Retenez bien ce nom… À moins qu’il n’en change bientôt pour brouiller les pistes. Membre du jeune collectif Public Disorder, Kabrit (un pseudonyme qui signifie “allumette” en arabe) est la jeune pousse qu’on aime découvrir avant même son éclosion. À Menart Fair, le cinéaste d’animation Beyrouthin, installé à Paris depuis dix ans et issu du street art, présente une série de linogravures très inspirées. Il y explore l’indépendance industrielle post-coloniale des pays du monde arabe, reprenant l’esthétique des anciennes affiches publicitaires de l’époque, matinée d’une touche psychédélique bienvenue. Doté d’un discours plus que convaincant, ses prix le sont tout autant puisque ses linogravures format A3 s’acquièrent à 75 € pour une édition de 200 exemplaires.
Marie Moignard