Menart Fair 2025 : le marché du monde arabe entre jeunes signatures et valeurs établies // Menart Fair 2025: The Arab world’s market between emerging signatures and established names

Du 25 au 27 octobre, la foire parisienne consacrée aux scènes du monde arabe et iranien mêlait valeurs établies et jeunes créateurs prometteurs. L’occasion d’amorcer une collection à prix accessible ou d’investir dans des artistes confirmés. Sélection. 
Petite sœur de Beyrouth Art Fair, créée en 2010 par Laure d’Hauteville, ancienne journaliste et consultante en art, Menart Fair se tient à Paris depuis 2021. Depuis les conflits qui se sont déclarés dans la région, Menart Fair continue de manière quasi militante à défendre et rendre visible la création du monde arabo-persique. Elle réunit cette année 41 galeries présentant une centaine d’artistes venus de Syrie, Irak, Égypte, Maghreb, Liban, Émirats, etc. Certains de ces pays étant en conflit idéologique ou armé, la foire brandit la thématique d’une « Ode à la douceur », pour une foire « portée par la subtilité plutôt que le choc, la mesure plutôt que le hurlement, assène Laure d’Hauteville. La douceur devient parti-pris critique et position éthique ». 

Une série iconique de Meriem Bouderbala

Meriem Bouderbala
Meriem Bouderbala
Bédouine 80, 2008
C-print sous diasec, 117 x 184 cm
Signé et numéroté, édition à 6 exemplaires + 2 EA
8 000 €. Copyright Meriem Bouderbala

La photographe tunisienne de 65 ans, qui figure dans la récente somme Femmes photographes de Pascale Le Thorel (Éditions Larousse, 2023), a quasiment le don d’ubiquité sur la foire cette année. Présentant ses céramiques sur le stand d’Obafricart (Paris), ses photographies figurent dans l’exposition institutionnelle « Le Temps creuse même le marbre », curatée par Victoria Jonathan et dédiée à la scène tunisienne. La galerie Patrice Trigano montrait ses images iconiques des années 2000 : l’évanescente série Étoffes Cutanées et Bédouine (2008), plus graphique. La technique de Meriem Bouderbala, qui fait son style reconnaissable entre tous, combine prises de vue en studio et superpositions de ces clichés réalisées ensuite par ordinateur, pour mieux donner corps aux multiples strates de son identité et à la confusion qui peut en résulter. Composée d’autoportraits, la série Bédouine est l’une des plus ancrées dans la tradition tunisienne, par la convocation du costume et de la parure, mais aussi une dénonciation de l’exploitation sexuelle du corps féminin arabe. Un concentré de revendications post-11 septembre qui a vu l’art arabe contemporain s’imposer sur la scène internationale.

Baya, prodige algérienne

Baya
Femme au tambourin, 1967
Lithographie, 65 x 42 cm,
Édition n°99, tirage de 130 exemplaires
4 000 €. Courtesy The Lobster Edition

On ne présente plus le génie précoce de Baya, jeune fille originaire de la région d’Alger exposée en 1947 à la Galerie Maeght à Paris à l’âge de 16 ans. Quand ses peintures des années 80 présentées sur Menart par Le Violon Bleu (Tunis) culminent entre 27 000 et 50 000 €, Dali Hamdi, directeur artistique de la galerie, a eu la bonne idée de lancer en parallèle The Lobster Edition. Basée à Londres, cette galerie d’art en ligne est dédiée aux multiples des grands artistes du monde arabe. On peut y acquérir des lithographies d’Etel Adnan ou Chaïbia, la période praguoise de Farid Belkahia, mais aussi des contemporains comme la récente série Rosebud de Najia Mehadji pour 1 400 € (50 exemplaires) ou une gravure de Rachid Koraïchi de sa série hommage aux grands auteurs de la littérature arabe pour 1 800 € (60 exemplaires).

Les fables de Esmeralda Kosmatopoulos

Esmeralda
Esmeralda Kosmatopoulos, série Hayat el Hayat, Chapitre 18 – The Man of Pleasure – The Book, 2025. Pigments et gomme arabique sur papier, feuille d’or, encre de calligraphie
20 x 28,5 cm (non encadré) 1 900 €. Courtesy galerie Dix9 Hélène Lacharmoise

La galerie Dix9 Hélène Lacharmoise, vue à Africa Basel en juin dernier, continue de s’engager pour la scène du monde arabe. Elle présente l’un des plus beaux stands de la foire avec une artiste inclassable, pétrie de multiples influences. Esmeralda Kosmatopoulos est née en Grèce et a été élevée en France. Après des études à New York et une carrière débutée chez LVMH, elle plaque tout pour devenir artiste. En 2019, elle visite le Caire et tombe amoureuse de la ville avant de s’y installer. Il en resulte la série Hayat el Hayat (2025), fable inventée par l’artiste autour d’une femme serpent sans enfants, rejetée puis acceptée par la société. Esmeralda Kosmatopoulos la décline dans de petites peintures inspirées des miniatures persanes (1 900 €), des tentures reprenant la technique égyptienne de l’appliqué (assemblage de tissus réalisé uniquement par des hommes) pour 19 000 € et des broderies sur tissu rappelant les chimères grecques (1 600 €, édition de 3). 

Broder la guerre, tisser la paix : Johanne Allard

Johanne
Johanne Allard, Strikes From Above (Yemen), 2025
Broderie à la main sur papier coton 320 g, 43 x 31 cm,
Edition 2/3
3 000 €. Courtesy galerie No/mad Utopia

 Québécoise installée au Liban depuis 20 ans, Johanne Allard est un autre exemple de cette «diaspora à l’envers ». Elle est représentée par la jeune galerie No/mad Utopia de Beyrouth, ouverte il y a 2 ans par Marie-Mathilde Gannat. En attendant des jours plus cléments, elle écume les foires européennes pour promouvoir ses artistes et a récemment vendu une œuvre de la Libanaise Dalia Baassiri à la Barjeel Foundation. 

Pour sa 2e participation à Menart Fair, No/mad Utopia a misé sur un solo show de Johanne Allard, dont les délicates broderies sur papier sont une cartographie des conflits du Moyen-Orient. Telle une métaphore figurative oscillant entre violence et résilience, ses formes tantôt géométriques, florales ou invasives évoquent les bombes à fragmentation lâchées sur le Liban ou encore les frappes ciblées par drones au Yémen. Proposées en édition de 3 exemplaires, chaque broderie est cependant unique car réalisée à la main par l’artiste, représentant jusqu’à 1 mois de travail et va de 2 500 à 4 000 €.

Fahar Al-Salih et la mélancolie du monde arabe

Fahar Al Salih
Fahar Al-Salih, série Bagdad Blues, o.T., BB2088,
Mixed media, 28 x 21 x 2 cm. Edition 1/6
650 €. Courtesy Yvonne Hohner Contemporary

Né à Belgrade, originaire d’Irak et élevé au Koweït, Fahar Al-Salih fait entre autres partie des collections du National Museum of Modern Art de Baghdad. Ce peintre de formation crée avec toutes les couleurs qui lui tombent sous la main. Il présente ainsi des « ovnis » sur le stand de la galerie Yvonne Hohner (Karlsruhe) qui ont beaucoup attiré l’attention du jeune public : des tableaux composés d’éponges recouvertes de pigments et de résine (entre 1 200 et 5 800 €) créant des mosaïques sensibles d’un nouveau genre, mais aussi des photographies enchâssées par d’autres matériaux. Le métal surtout, qui pour Fahar Al-Salih représente un symbole de dureté autant que de protection, mais aussi le plexiglas pour son pouvoir de donner plus de profondeur à l’image, et donc à la perception du sujet. Cette série de photos pas comme les autres intitulée Bagdad Blues, composée de pièces uniques ou d’éditions de six allant de 650 à 980 € , documente les à-côtés des difficultés de l’Irak d’aujourd’hui. Ces instants suspendus, vides ou habités, transcrivent toute la mélancolie du monde arabe contemporain.

La belle découverte : Kabrit (collectif Public Disorder)

Kabrit
Kabrit, Kabrit industries, 2025,
Linogravure sur papier, 30 x 42 cm
Edition à 200 exemplaires
75 €. Copyright Kabrit

Retenez bien ce nom… À moins qu’il n’en change bientôt pour brouiller les pistes. Membre du jeune collectif Public Disorder, Kabrit (un pseudonyme qui signifie “allumette” en arabe) est la jeune pousse qu’on aime découvrir avant même son éclosion. À Menart Fair, le cinéaste d’animation Beyrouthin, installé à Paris depuis dix ans et issu du street art, présente une série de linogravures très inspirées. Il y explore l’indépendance industrielle post-coloniale des pays du monde arabe, reprenant l’esthétique des anciennes affiches publicitaires de l’époque, matinée d’une touche psychédélique bienvenue. Doté d’un discours plus que convaincant, ses prix le sont tout autant puisque ses linogravures format A3 s’acquièrent à 75 € pour une édition de 200 exemplaires.

Marie Moignard

From 25–27 October, Paris hosted the fair dedicated to Arab- and Iranian-scene art, blending established names with promising young creators. It offered both the opportunity to begin a collection at accessible prices and to invest in confirmed artists.
A younger sister of Beirut Art Fair, created in 2010 by Laure d’Hauteville, former journalist and art consultant, Menart Fair has taken place in Paris since 2021, braving Covid-era mobility constraints. Since the conflicts that have unfolded across the region, the fair has persistently and almost militantly defended and made visible art from the Arab-Persian world. This year it brought together 41 galleries presenting some 100 artists from Syria, Iraq, Egypt, the Maghreb, Lebanon, the Emirates, and beyond. With some of these countries embroiled in ideological or armed conflict, the fair raised the banner of an “Ode to softness,” championing a concept of “subtlety rather than shock, measure rather than shout,” as Laure d’Hauteville puts it. In this sense, softness becomes a critical stance and an ethical position.
An iconic series by Meriem Bouderbala
Tunisian photographer Meriem Bouderbala, aged 65, whose work features in Pascal Le Thorel’s recent survey Femmes Photographes (Éditions Larousse, 2023), was omnipresent at the fair this year. Her ceramics appeared at OB Africart (Paris), and her photographs were included in the institutional exhibition “Le Temps creuse même le marbre,” curated by Victoria Jonathan and devoted to the Tunisian scene. Meanwhile, Galerie Patrice Trigano exhibited her iconic turns from the 2000s: the ethereal Étoffes Cutanées and the more graphic Bédouine (2008). Bouderbala’s distinctive style, combining studio photography with subsequent computer-superimpositions, animates multiple strata of her identity and the consequent ambiguity. The self-portrait-based Bédouine series is rooted in Tunisian tradition through costume and adornment, while also indicting the sexual exploitation of the Arab female body. It stands as a concentrated statement of post-9/11 demands that have propelled contemporary Arab art onto the international stage.
Baya, the Algerian prodigy
There is no need to introduce the precocious genius of Baya, the Algerian girl from the Algiers region who at 16 exhibited at the celebrated Galerie Maeght in Paris (1947). While her paintings from the 1980s, shown at Le Violon Bleu (Tunis) at the fair, fetch between €27,000 and €50,000, Dali Hamdi — artistic director of the gallery — had the smart idea to launch The Lobster Edition in parallel. Based in London, this online gallery is dedicated to multiples of major Arab-world artists. Here one may acquire lithographs by Etel Adnan or Chaïbia, the Prague period of Farid Belkahia, but also contemporary voices such as Najia Mehadji’s recent series Rosebud (50 copies, from £1,400) or a print by Rachid Koraïchi from his tribute series to great Arabic-literature authors (60 copies, around £1,800).
The fables of Esmeralda Kosmatopoulos
Galerie Dix9 Hélène Lacharmoise, seen at Africa Basel in June, remains committed to the Arab-world scene. It presented one of the stand-out booths of the fair, featuring the unclassifiable artist Esmeralda Kosmatopoulos, whose work draws on multiple influences. Born in Greece, raised in France, educated in New York, then employed at LVMH, she turned to art and in 2019 settled in Cairo after falling for the city. Her new series Hayat el Hayat (2025) plots a fantastical narrative around a woman-snake without children, first rejected then accepted by society. Kosmatopoulos presents small paintings inspired by Persian miniatures (€1,900), textiles using the Egyptian applique tradition (men’s technique, from €19,000), and embroidered fabrics echoing Greek chimeras (€1,600, edition of 3).
Embroidering war, weaving peace: Johanne Allard
Also featured by the young Beirut-based gallery No/mad Utopia (opened two years ago by Marie-Mathilde Gannat), Canadian-born Johanne Allard, living in Lebanon for 20 years, is another example of the “reverse diaspora”. At her second participation in Menart Fair, the gallery mounted her solo show of delicate hand-embroidered works on cotton rag paper (edition of 3) mapping Middle-East conflicts. With forms oscillating between geometric, floral or invasive, Allard’s pieces evoke fragment bombs over Lebanon or drone strikes in Yemen — a metaphorical register of violence and resilience. Each work represents up to a month of labour; prices range from €2,500 to €4,000.
Fahar Al-Salih and the melancholy of the Arab world

Born in Belgrade, of Iraqi origin and raised in Kuwait, Fahar Al-Salih is in the collection of the National Museum of Modern Art, Baghdad. The painter-turned-artist creates “UFOs” on the booth of Galerie Yvonne Hohner (Karlsruhe): paintings composed of sponges soaked with pigments and resin, forming sensitive mosaics, and also photographs embedded with other materials. Metal — for Al-Salih — symbolizes hardness and protection, and plexiglass aids in expanding depth and perception. His series Baghdad Blues, offering unique or edition-6 works (€650–€980), documents the fringes of Iraq’s present. These suspended, empty or inhabited moments express the melancholy of the contemporary Arab world.
The exciting discovery: Kabrit (collective Public Disorder)
Remember the name… Unless it changes to keep us guessing. Member of the young collective Public Disorder, Kabrit (Arabic for “match­stick”) is a rising talent to watch. At the fair, the Beirut-based animator (in Paris for ten years), emerging from street art, presented a linocut series exploring post-colonial industrial independence in the Arab world. Drawing on aesthetics from vintage advertising posters, laced with psychedelic touches, his A3 linocuts (edition of 200) were priced at €75.
Marie Moignard