Malgré le report de la Biennale de Dakar à novembre, la capitale sénégalaise avait rendez-vous avec l’art en mai. Coûte que coûte, les galeries ont maintenu les expositions initialement programmées dans le cadre du OFF, attirant de nombreuses personnalités du monde de l’art. Le collectionneur français Rodolphe Blavy y était. Récit.
L’édition 2024 de Dak’Art était attendue avec impatience : malgré la jeunesse de sa curatrice Salimata Diop et le peu de temps qui lui a été donné pour définir sa ligne curatoriale, la promesse était celle de nouvelles découvertes, à un moment où le marché tousse, où les tendances qui ont dominé l’appétit des collectionneurs, notamment la figuration noire, commencent à les lasser. La biennale sera-t-elle l’impulsion d’une vision nouvelle, profonde et établie, consolidant la place du continent auprès des institutions et des acteurs du reste du monde ?

Comme à chaque édition, des rumeurs un peu préoccupantes commencent à circuler dès l’automne 2023 – peu de communication sur et pour les artistes, retards dans les préparatifs – et s’amplifient jusqu’à la Biennale de Venise où, malgré l’aplomb et les affirmations de Salimata Diop dans les différents cocktails, le couperet semble tomber : la biennale sera reportée, peut-être annulée. C’est sur Instagram que le décret du nouveau gouvernement est publié : deux semaines avant son ouverture, Dak’Art est reportée à novembre 2024, pour faute de retard dans l’organisation. Pour enfoncer le clou, ou pour tenter de sauver bien maladroitement une biennale qui paraît alors très mal partie, les organisateurs de la biennale dissuadent les initiatives privées de conserver l’étiquette « OFF » sur un programme déjà établi à grands frais et comptant bien se maintenir coûte que coûte. Cela suffit à convaincre : il faut y aller, explorer cette terre de résistance, dans l’espoir d’être surpris. De nombreux acteurs ont pris le même chemin : je croise dans l’avion et dans le lobby de l’hôtel l’artiste Henry Taylor, le curateur du MoMA Smooth Nwezi, celle du Zeitz Koyo Kouoh, la galeriste Marianne Ibrahim, le collectionneur engagé et secrétaire général de l’ADIAF Ronan Grossiat, des collectionneurs venus des États-Unis comme le couple Josef Vascovitz et Lisa Goodman, ou Jean-Christophe Maur.

Les galeries sortent le grand jeuQuelques jours de résistance et de visites qu’il faudra mener au pas de course : le OFF de la biennale, devenu #theOFFisON, présente une offre aussi vaste que passionnante. Les galeries locales ont sorti le grand jeu, et les propositions sont fortes. Selebe Yoon a fait tomber des murs pour élargir son espace, où le Sénégalais-Mauritanien Hamedine Kane a la faveur des bruits de couloirs avec une exposition sur la décomposition sociale des pêcheurs sénégalais en proie à l’exploitation massive des fonds marins – message engagé même si peut-être dans une lecture trop immédiate. OH Gallery mise sur des installations monographiques autour de trois artistes. Aliou Diack à la Maison Ousmane Sow enserre la cour avec une série de grands formats au fond blanc parsemé de ses traditionnels pigments extraits de la terre du pays (lire Diptyk n°67) où se devine la référence aux lutteurs de Sow. Viyé Diba construit une expérimentation sociale et esthétique réussie avec des architectures urbaines en boulettes de tissus. Soly Cissé nous rappelle l’importance de son art, avec son superbe Monde Perdu, qui se confronte à l’horreur de notre monde et nous livre, avec Oxygène, un véritable chef d’œuvre.

La Galerie Cécile Fakhoury s’engage quant à elle sur deux fronts. La très contemporaine Na Chainkua Reindorf nous transporte dans un imaginaire mythologique qui, de manière éloquente, souligne le désarçonnant pouvoir féminin. Mais la palme d’or revient à la superbe monographie de l’œuvre de Souleymane Keïta, en collaboration avec la Collection Jom et le passionnant collectionneur Bassam Chaitou : dans un bâtiment désaffecté du port de Dakar, nous traversons l’histoire de l’art au travers de cet acteur clef de la modernité sénégalaise, questionnant les influences locales et étrangères, le rôle des voyages et des rencontres, et cheminant vers les importantes Chemises du Chasseur et Scarifications. D’autres ont fait le voyage de l’étranger : la galerie Christophe Person est convaincante avec notamment des photographies importantes de Nyaba Léon Ouedraougou et les installations pertinentes de Ghizlane Sahli ; Marianne Ibrahim s’associe à Raw Materials pour présenter Zohra Opoku ; et enfin Black Rock qui expose ses résidents.

Quelques gossips et beaucoup de questionsQuatre jours d’épuisement, rempli d’images et de représentations, de bonheur surtout, dans les échanges avec les artistes, tous présents – une mention spéciale pour la visite d’atelier avec Elladj Lincy Deloumieux ; les soirées aussi, où la vitalité déborde, chez Black Rock, chez Raw Materials – Zeitz – Marianne Ibrahim, et l’inévitable Trames. Le ton est impeccable et optimiste, avec bien sûr quelques gossips (Kehinde Wiley aux prises avec un #metoo qui fait couler de l’encre, la secrétaire générale de la biennale objet de nombreuses critiques), mais aussi des questions fondamentales : le pouvoir public est-il nécessaire pour un dialogue conséquent sur les dynamiques artistiques contemporaines, ou le report de Dak’Art en sonne-t-il le glas, laissant la place à l’initiative privée, et donc au primat du commercial sur le politique ? Se trouve-t-on face à des prescripteurs morcelés et isolés sur l’art africain contemporain, et cet avantage de la diversité peut-il en affaiblir la force sur la scène internationale ? Les modernes sont-ils le nouveau moteur d’une contemporanéité en quête d’elle-même, le socle oublié qui se déterre progressivement pour donner une fondation plus solide aux artistes d’aujourd’hui ? Porté par ces questions, cette énergie, ces rencontres esthétiques, je repars avec une certitude : il faut continuer à labourer, à creuser, car rien ne vaut la joie des pépites que l’on découvre. Par Rodolphe Blavy