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À Venise, les artistes femmes irradient et l’Afrique se taille la part du lion

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Après deux ans de pandémie, retour au monde d’avant ? Pas tout à fait. À Venise, la plus vieille biennale du monde mène sa petite révolution avec une sélection majoritairement féminine, où de nouvelles géographies – extra-occidentales – se dessinent clairement. L’Afrique et ses diasporas tirent magnifiquement leur épingle du jeu. 

Il y a des airs de guinguette dans les rues étroites de Venise où le monde de l’art savoure, sous le soleil glacial d’avril, ses retrouvailles et fait ripaille de cette abondance après une diète imposée par la pandémie. Les enjeux à Venise – la plus vieille biennale du monde – sont connus et les rouages bien huilés : les plus grosses galeries internationales rivalisent en off dans des palazzi toujours plus somptueux – cette année Gagosian marque un grand coup avec un solo show monstrueusement gigantesque d’Anselm Kiefer au Palazzo Ducale, Kamel Mennour et Galleria Continua avec Anish Kapoor à la Gallerie dell’Accademia di Venezia,Templon avec Kehinde Wiley à la fondazione Cini –  les pays lorgnent le Lion d’or du meilleur pavillon national tandis que les représentants des plus grands musées du monde repèrent leurs prochaines acquisitions.

Vue de l'exposition principale "The Milk of dreams" avec des œuvres de Cecila Vicuña, récompensée d'un Lion d'or pour l'ensemble de sa carrière. crédit photo : Marco Cappelletti

Un retour au monde d’avant ? Une petite révolution sourd pourtant. Cette année, Les États-Unis et la Grande Bretagne sont représentés pour la première fois par deux artistes femmes noires, Simone Leigh et Sonia Boyce. Toutes deux repartent avec un Lion d’or. Côté exposition internationale, la commissaire italienne Cecilia Alemani présente une sélection où 80 % des artistes sont des femmes. “Pour moi cette biennale fera date, note Zineb Sedira qui remporte une mention spéciale pour son très réussi pavillon français. C’est la première biennale où il y a autant de femmes et autant de racisé(e)s. Ce qui m’a touché, c’est aussi d’avoir vu des propositions ultra-contemporaines exposées à côté d’œuvres modernes d’artistes des années 1920-1930. On se rend compte qu’on a tous été influencé par ces pionnières”. Un petit dessin au crayon de bois, qui pouvait aisément passer inaperçu dans l’exposition fleuve “The Milk of dreams”, résume sans doute à lui seul l’esprit de cette 59e édition. Il est signé Nadja, amie et muse d’André Breton qui lui dédie un roman éponyme en 1928. Nadja n’est plus ici l’objet de la fascination d’un écrivain mais une créatrice réhabilitée. Cecilia Alemani établit, non seulement, un lien troublant de filiation entre modernes et contemporaines mais affiche une volonté assumée de réévaluer les arts à l’aune des artistes femmes. “De nombreux artistes contemporains imaginent une condition posthumaine qui remet en question (…) l’idéal universel présumé de “l’homme de raison”, blanc et mâle, comme centre fixe de l’univers et mesure de toutes choses”, explique-t-elle.

Une des œuvres de Myrlande Constant présentée à l'Arsenale.

L’Afrique se taille la part du lion

Woke, cette 59e édition ? “Ce serait un peu exagéré, note la galeriste Nathalie Obadia. Il y a souvent dans le wokisme un processus très activiste. Il faut reconnaître qu’on retrouve dans cette sélection des artistes plasticiennes, avant tout. Le discours qui en est fait peut être politique mais les œuvres en tant que telles sont surtout plastiques.”  Des tentures en perles et en sequins de Myrlande Constant aux mobiles en crochet de Ruth Asawa ou des sculptures en argile de Gabriel Chaile,“The Milk of dreams” est assurément ancrée dans la matière. La commissaire générale ne s’en cache pas : “c’est sans doute parce que j’ai réalisé cette sélection quasiment entièrement par Zoom en plein Covid-19 que je suis instinctivement revenue à une certaine matérialité de l’œuvre d’art”.

Vue du pavillon ougandais.

De nouvelles géographies se dessinent aussi. Les artistes sud-américains imposent leur tempo tandis que l’Afrique et ses diasporas se taillent la part du lion. Il suffit de scruter le palmarès de cette édition pour s’en convaincre. Outre Simone Leigh et Sonia Boyce qui, toutes deux, réhabilitent la place des femmes afro-descendantes, Zineb Sedira présente un film très personnel sur l’expérience de la diaspora algérienne en Europe qui lui a valu une mention spéciale du jury. L’artiste libanais Ali Cherri s’octroie le Lion d’argent grâce à son film Of Men and Gods and Mud tourné au Soudan tandis que le pavillon Ougandais réalise le tour de force de remporter une mention spéciale pour sa première participation à la biennale.

Car depuis l’édition emmenée par Okwui Enwezor en 2015, le continent africain ne cesse d’affirmer sa présence à Venise. Avec plus ou moins de succès et son lot de polémiques, aussi. Cette édition ne fait pas exception : le pavillon de la Namibie a été vilipendé par les artistes locaux dans une lettre ouverte dénonçant le choix de son commissaire “peu représentatif de la scène artistique du pays”. Le Cameroun a, quant à lui, créé un certain malaise en dédiant une partie de son exposition aux NFTs d’artistes internationaux, laissant les artistes camerounais sur le bas côté. Si le pavillon du Ghana était très attendu après un coup d’essai flamboyant en 2019 – on y découvrait alors la crème de la crème avec des œuvres de El Anatsui, Ibrahim Mahama, Lynette Yiadom-Boakye ou John Akomfrah – les plus belles réussites viennent, cette année, de la Côte d’Ivoire et de l’Ouganda. En ouverture du pavillon ivoirien servi par une très belle scénographie tout en jeux de lumière, l’artiste féministe Laetitia Ky se met en scène parée de coiffes toutes plus exubérantes les unes que les autres. “Le cheveu des Africaines est politique. C’est une évidence.” Aux cotés d’artistes comme Yeanzi, Armand Boua ou Aboudia, la jeune femme passe directement des réseaux sociaux – où elle diffusait jusque-là ses œuvres –  à Venise. Belle performance ! Les planètes s’alignent. Des représentants du Bénin ont même fait le déplacement pour préparer, nous dit-on, une participation en 2024. Reste une question : à quand un pavillon marocain ?

Emmanuelle Outtier

Retrouvez notre dossier spécial Venise dans le prochain numéro à paraître en juin.

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