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À Venise, les artistes femmes irradient et l’Afrique se taille la part du lion

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Après deux ans de pandémie, retour au monde d’avant ? Pas tout à fait. À Venise, la plus vieille biennale du monde mène sa petite révolution avec une sélection majoritairement féminine, où de nouvelles géographies se dessinent clairement. L’Afrique et ses diasporas tirent magnifiquement leur épingle du jeu.

Il y avait des airs de fête dans les rues étroites de Venise où le monde de l’art savourait en avril ses retrouvailles, faisant ripaille de cette abondance après une diète imposée par la pandémie. Les enjeux de la biennale – la plus vieille du monde – sont connus et les rouages bien huilés : les pays lorgnent le Lion d’or du meilleur pavillon national pendant que les représentants des plus grands musées du monde repèrent leurs prochaines acquisitions. Les plus grosses galeries et fondations internationales rivalisent en off dans des palazzi toujours plus somptueux. Cette année, Gagosian marque un grand coup avec un solo show monstrueusement gigantesque d’Anselm Kiefer au Palazzo Ducale, tandis que la Collection Pinault pouvait se réjouir du succès de sa rétrospective consacrée à la Sud-Africaine Marlene Dumas, qui se mesurait à la file d’attente devant le Palazzo Grassi.

Vue de l'exposition principale "The Milk of dreams" avec des œuvres de Cecila Vicuña, récompensée d'un Lion d'or pour l'ensemble de sa carrière. crédit photo : Marco Cappelletti

Alors, un retour au monde d’avant ? Cette année, Venise se fait immanquablement caisse de résonance du contexte international marqué par la guerre en Ukraine. La Russie, habituée à hisser pavillon aux Giardini, offre porte close après la démission de son équipe curatoriale. L’Ukraine, soutenue financièrement par la biennale, a quant à elle réussi in extremis à franchir les frontières avec l’installation Fontaine de l’épuisement de Pavlo Makov dans le coffre d’une voiture. Une détermination du désespoir saluée unanimement. Tout comme la présence du Liban qui, malgré la double explosion dans le port de Beyrouth en août 2020 et la crise économique qu’il subit depuis, a tenu à « envoyer un signal fort d’encouragement à tous les artistes [du pays] ». « Neuf galeries sur dix du quartier de Gemmayzeh ont été soufflées par l’explosion du port », rappelle la commissaire Nada Ghandour. Porté par de puissants mécènes comme le collectionneur Elie Khouri ou Ramzi et Saeda Dalloul – dont la fondation a d’ailleurs été endommagée en 2020 –, le pavillon libanais se place sous le signe de la résilience avec le très beau film de la cinéaste Danièle Arbid, à la fois tendre et corrosive, qui suit les pérégrinations de sa mère en quête de liquidités à travers un Beyrouth que l’on sent au bord de la banqueroute.

Outre la situation géopolitique qu’elle ne pouvait tout simplement pas éluder, la Biennale de Venise n’échappe pas non plus à l’influence des mouvements de contestation #metoo et #blacklivesmatter qui, depuis quelques années, dénoncent les mécanismes de domination à l’oeuvre dans nos sociétés contemporaines. Cette année, les États- Unis et la Grande-Bretagne sont représentés pour la première fois par deux artistes femmes noires, Simone Leigh et Sonia Boyce. Toutes deux repartent avec un Lion d’or.

Une des œuvres de Myrlande Constant présentée à l'Arsenale.

#metoo et #blacklivesmatter

À la Fondazione Cini, à quelques minutes en vaporetto de l’Arsenal ou des Giardini, la puissante galerie Templon saisit l’air du temps – et l’attention de grands collectionneurs – avec un solo show de Kehinde Wiley, l’un de ses poulains les plus en vue. Dans les espaces de l’ancien monastère San Giorgio, plongés dans une pénombre presque inquiétante, l’artiste américain reprend les codes de la peinture de portrait ou ceux de la statuaire équestre qu’il subvertit avec tendresse en y substituant ses modèles noirs, les grands oubliés dans l’histoire de la représentation picturale. Le corps chez Wiley s’abandonne – douce extase ? baiser de la mort ? Le peintre, qui vit aujourd’hui entre New- York et Dakar, revendique une esthétique de la vulnérabilité.

Côté exposition internationale, intitulée « The Milk of Dreams » en référence à un ouvrage de Leonora Carrington, la commissaire italienne Cecilia Alemani présente une sélection où 80 % des artistes sont des femmes. « Pour moi, cette biennale fera date, note Zineb Sedira qui remporte une mention spéciale pour son très réussi pavillon français. C’est la première biennale où il y a autant de femmes et autant de personnes « racisées ». Ce qui m’a touchée, c’est aussi d’avoir vu des propositions ultracontemporaines exposées à côté d’oeuvres modernes d’artistes qui ont travaillé dans les années 1920- 1930. On se rend compte qu’on a tous été influencé par ces pionnières.»

Un petit dessin au crayon de bois, qui pouvait aisément passer inaperçu dans cette exposition-fleuve, résume sans doute à lui seul l’esprit de cette 59e édition. Il est signé Nadja, amie et muse d’André Breton qui lui dédie un roman éponyme en 1928. Nadja n’est plus l’objet de la fascination d’un écrivain mais une créatrice réhabilitée. Cecilia Alemani établit non seulement un troublant lien de filiation – une sororité féconde pourrait-on dire – entre modernes et contemporaines, mais affiche une volonté assumée de réévaluer les arts à l’aune des artistes femmes. « De nombreux artistes contemporains imaginent une condition posthumaine qui remet en question […] l’idéal universel présumé de ‘l’homme de raison’ blanc et mâle, comme centre fixe de l’univers et mesure de toutes choses. »

Woke, cette 59e édition ? « Ce serait un peu exagéré, note la galeriste Nathalie Obadia. Il y a souvent dans le wokisme un processus très activiste. On peut reconnaître que dans cette sélection, ce sont avant tout des artistes plasticiennes. Le discours qui en est fait peut être politique, mais les oeuvres en tant que telles sont surtout plastiques. » Des tentures en sequins de Myrlande Constant aux mobiles en crochet de Ruth Asawa en passant par les sculptures en argile de Gabriel Chaile, « The Milk of Dreams » est assurément ancrée dans la matière. La commissaire générale ne s’en cache pas : « Sans doute parce que j’ai réalisé cette sélection quasi entièrement par Zoom et écrans interposés en plein Covid-19, je suis instinctivement revenue à la matérialité de l’oeuvre d’art ».

Vue du pavillon ougandais.

De plus en plus de pavillons africains

De nouvelles géographies se dessinent aussi. Les artistes sud-américains imposent leur tempo tandis que l’Afrique et ses diasporas se taillent la part du lion. Il suffit de scruter le palmarès de cette édition pour s’en convaincre. Outre Simone Leigh et Sonia Boyce qui toutes deux réhabilitent dans leurs oeuvres la place des femmes d’ascendance africaine, Zineb Sedira présente un film très personnel sur l’expérience de la diaspora algérienne en Europe, qui lui vaut une mention spéciale du jury. L’artiste libanais Ali Cherri s’octroie le Lion d’argent grâce à son film Of Men and Gods and Mud tourné au Soudan, tandis que le pavillon ougandais réalise le tour de force de remporter une mention spéciale pour sa première participation à la biennale.

Car depuis l’édition emmenée par Okwui Enwezor en 2015, le continent africain ne cesse d’affirmer sa présence à Venise – neuf pavillons cette année contre trois en 2011. Une représentation qui a un coût : en général, de 200 000 à plus d’un million d’euros selon nos sources. « Il y a de plus en plus de pavillons africains, mais les barrières à l’entrée sont toujours aussi importantes », confirme Nana Oforiatta Ayim qui curate pour la seconde fois le pavillon ghanéen. Cette année, faute d’un engagement financier de l’État, la commissaire a eu recours à de « nombreuses collectes de fonds de dernière minute ». Pour elle, « la biennale gagnerait à prendre en compte les disparités géopolitiques, et non à faire comme si elles n’existaient pas ».

Vue du pavillon ougandais.

Une présence africaine arrachée au forceps qui traîne aussi son lot de polémiques. Le pavillon de la Namibie a été vilipendé par les artistes locaux dans une lettre ouverte dénonçant le choix de son commissaire « peu représentatif de la scène artistique du pays ». Le Cameroun a, quant à lui, créé un certain malaise en dédiant une partie de son exposition aux NFT d’artistes internationaux, laissant les artistes camerounais sur le bas-côté.

Si le pavillon du Ghana était très attendu après un coup d’essai flamboyant en 2019 – on y découvrait alors la crème de la crème avec des oeuvres d’El Anatsui, Ibrahim Mahama, Lynette Yiadom-Boakye ou John Akomfrah –, les plus belles réussites viennent, cette année, de la Côte d’Ivoire et de l’Ouganda. En ouverture du pavillon ivoirien, servi par une très belle scénographie tout en jeux de lumière, l’artiste féministe Laetitia Ky se met en scène parée de coiffes toutes plus exubérantes les unes que les autres. « Le cheveu des Africaines est politique. C’est une évidence », assène la jeune femme dont les photos sont passées directement des réseaux sociaux aux cimaises de Venise, aux côtés d’artistes déjà bien connus comme Yeanzi, Armand Boua ou Aboudia. Belle performance !

Les planètes s’alignent pour les artistes du continent. Des représentants du Bénin ont même fait le déplacement pour préparer, nous dit-on, une participation en 2024. Demeure une question : à quand un pavillon marocain ?

Emmanuelle Outtier

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