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À Marrakech, Mouhcine Rahaoui parle le langage des mineurs

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Fils de mineur, le jeune plasticien sublime son expérience au Comptoir des Mines et offre une plongée, tout en pudeur et retenue, dans le quotidien des « gueules noires » de Jerada. 

« Le mineur possède son propre langage de l’obscurité ». Mouhcine Rahaoui utilise le langage plastique qu’il a appris à maîtriser aux Beaux-Arts de Tétouan pour raconter l’histoire douloureuse de sa ville natale, Jerada. Ancrée dans un vécu, l’exposition « Enfant des Mines » peut s’interpréter comme le premier bilan d’une aventure créative remarquable amorcée en 2017, et de laquelle émane une dimension épique emplie de tendresse pudique et de sensibilité au collectif.

Comme l’ont souligné certains critiques, Mouhcine Rahaoui conte la vie et le travail des mineurs sans misérabilisme. « C’est un art thérapeutique pour moi et pour les gens de Jerada », confie-t-il. Sur de grands formats, l’artiste agence plusieurs éléments marouflés – bougies, cire fondue ou morceaux de charbon – comme autant de symboles de cette solidarité qui se tisse entre les hommes sous terre. Quatre grands fusains sur papier ont été élaborés dans le noir, réactivant ainsi au plus près cette expérience de la descente dans l’enfer des mines. Tout est paradoxe dans le travail du plasticien :  la vie y côtoie la mort ; la liberté, le hasard ou la fatalité. Le diptyque Fortune I rappelle ainsi, à travers l’alignement de cartes à jouer couvertes de poussière de charbon, que le rapport des mineurs à la vie relève du registre du sacrifice. « La mort est le moteur essentiel de la vie », explique Rahaoui.

Fortune I, 2022 Diptyque Cartes découpées, poussières de charbon sur toile Signée au dos 200 x 300 cm

Une plongée dans l’univers des mines

À l’instar d’autres artistes marocains travaillant sur la mémoire ouvrière du pays, Rahaoui a l’intelligence d’éviter le piège de la démonstration bavarde et artificielle, laissant plutôt le parcours de l’exposition nous familiariser avec l’imaginaire du mineur et les outils – pioches, gamelles, pain devenu charbon –  qui peuplent son quotidien. Comme une réminiscence d’études antérieures non montrées ici, la couleur jaune, macabre et sublime à la fois, s’invite au sein de la toile Apocalypse charbon. Une allusion discrète aux canaris qui servent à alerter les mineurs des fuites de gaz toxiques.

L’acmé de cette première exposition monographique est sans doute la vidéo Confession d’amour dans laquelle l’artiste recueille le témoignage de sa mère. Filmée en négatif, plan rapproché sur ses mains pétrissant le pain, la mère raconte avec résignation le calvaire des mineurs. Simple, le dispositif n’en est pas moins d’une poésie rare qui n’euphémise pas pour autant la violence du discours. En contre-champ des récits désincarnés écrits dans les livres, Confession d’amour se fait l’écho sensible d’un pan de l’histoire du Maroc, depuis le début de l’exploitation des mines de Jerada dans les années 1920 jusqu’à leur fermeture en 1998 et les tensions sociales qui s’ensuivirent.

En fin de parcours, la toile Fortune II met en scène des mineurs métamorphosés en lapins, jouant assis aux cartes. Une chaise est pourtant laissée vide, attendant peut-être que l’on se joigne au groupe. La déshumanisation dont sont victimes les mineurs n’est pas une fatalité semble nous intimer Rahaoui, mais la conséquence du regard condescendant et distant que l’on porte sur ce monde ouvrier, peu reconnu et surtout mal compris. Une arrogance que Mouhcine Rahaoui nous interdit de cultiver. Remercions-le.

Juan Palao 

« Enfant des Mines » | Exposition de Mouhcine Rahaoui, jusqu’au 20 Novembre 2022, Comptoir des Mines Galerie, Marrakech.
Confession d'amour, 2019n Video-Art, blanc et noir, Avec le soutien de l'appartement 22 6’05 min
APPARITION III, 2022 Fusain sur papier Signée au dos 161 x 195 cm
Apocalypse charbon, 2022 Peinture à l’huile sur toile Signée au dos 145 x 210 cm
Fortune II, 2022 Peinture à l’huile sur toile Signée au dos 181 x 176 cm
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