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A Rabat, une biennale poétiquement incorrecte

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La biennale de Rabat ferme ses portes dans quelques jours. Avec ses 11 lieux d’exposition, ses 4 cartes blanches et ses 65 artistes réunies, cette première édition ne manquait pas d’ambition. Dans une actualité marquée, lors de son ouverture en septembre dernier, par le procès de Hajar Raïssouni, cette biennale aussi féminine que féministe retentit d’un juste écho.

Dirigée d’une main ferme par le curateur algérien Abdelkader Damani, la Biennale de Rabat advient dans un contexte à fleur de peau. Alors que la Biennale de Marrakech semble à terre, et que la crédibilité de celle de Casablanca a été fortement mise à mal lors de sa dernière édition, ce nouveau rendez-vous de l’art contemporain au Maroc porte sur ses épaules une lourde responsabilité : participer à l’ambition royale de faire de Rabat une « Capitale de la Culture » incontournable pour le pays et l’Afrique. Le commissaire général en a fait une biennale à son image : politique, poétique, architecturale… révoltée. Son titre, « Un instant avant le monde », sonne comme une fausse piste : la Biennale internationale de Rabat est définitivement ancrée dans l’air du temps, embrassant les derniers combats de l’actualité. Comme Abdelkader Damani le dit lui-même : « Les récits de la création de l’univers restent muets ». Conçue comme un archipel entre ses 11 « îlots » disséminés dans la ville, elle dresse un atlas de notre monde selon 3 continents imaginaires, formulés par le commissaire : la nostalgie des déséquilibres, la relation par l’errance et la tendresse subversive.

Façade du Musée Mohammed VI arborant l'oeuvre de Katharina Cibulka. © Katharina Cibulka. Photo © FNM.

Un protocole qui fait ses preuves

 Avant même que ne débute l’évènement, le protocole 100% féminin de l’exposition internationale faisait parler de lui. Motivé par l’affirmation maintes fois revendiquée par Abdelkader Damani qu’« un homme égale une femme », ce choix souvent controversé a été rattrapé par l’actualité le jour de l’inauguration. Tandis que les rbatis découvraient sur la façade du MMVI un texte en anglais et en arabe de Katharina Cibulka – « As long as following our rules is more important than following our hearts, I will be a feminist » – le jour-même s’ouvrait le procès de la journaliste Hajar Raissouni, accusée d’avortement illégal et de relations sexuelles hors mariage. Conjointement paraissait dans la presse une pétition signée par des centaines de citoyennes et citoyens marocains appelant à un débat national sur les libertés individuelles. Cette tribune initiée par la romancière Leïla Slimani et la réalisatrice Sonia Terrab pourrait à elle seule légitimer le parti pris de la Biennale.

Les œuvres de l’exposition internationale visible au MMVI prolongent ce geste frondeur. Qu’il s’agisse d’affirmer avec délices l’intensité ravageuse d’un érotisme féminin floral avec Zoulikha Bouabdellah, ou que celui-ci s’épanouisse dans l’installation de l’artiste égyptienne Ghada Amer au Fort Rottembourg où un parterre de fleurs laisse deviner une phrase de Simone de Beauvoir, auteure du Deuxième sexe : « All oppression creates a state of war ».

Zoulikha Bouabdellah, les hommes de la plage, vidéo, 2016 ©Zoulikha Bouabdellah

Subvertir tendrement

 Sur ce nouveau « continent » de la « tendresse subversive » créé par Abdelkader Damani – et qui en laisse plus d’un perplexe – le commissaire d’exposition nous invite à renouer les liens distendus aussi bien avec soi qu’avec les autres. Les trois vidéos et installations projetées à la Villa des Arts tendent ainsi d’abolir les distances séparant les êtres. Alors que dans Les hommes de la plage, vidéo noir et blanc réalisée à Aïn Diab, Zoulikha Bouabdellah tente de rejoindre par son « désir-caméra » les hommes qui lui restent interdits, la vidéo d’animation d’Amal Kenawy, Purple Artificial Forest, tente d’abolir la distance à soi en s’élevant vers un ciel platonicien bien irréel. S’appuyant sur L’épopée de Gilgamesh, récit mésopotamien dont elle ne retient que la dimension diluvienne, Tala Hadid invite le spectateur à errer entre diapositives élégiaques et vidéo contemplative où la danse vient suppléer au chaos des éléments.

Amina Rezki, Sans titre, 2019, technique mixte sur papier marouflé sur toile, 123x145cm. Courtesy de l'artiste.

Féminisme VS Féminité

Le choix d’une manifestation plus féministe que féminine tient ses promesses. Après le plaisir assumé des femmes se masturbant de Ghada Amer, amplifié par le concert donné par Oum Khaltoum en 1968 à Rabat et dont Damani invite à se souvenir, une inquiétude pointe. Chez l’Algérienne Fella Tamzali Tahari, un certain fantastique affleure dans des scènes de la vie quotidienne suscitant le trouble : le corps d’une femme est sous l’emprise peut-être totalitaire de loups menaçants, qui prennent la forme d’une hyène chez Amina Rezki. Une même urgence habite la fresque Source mystérieuse de Khadija Tnana présentée dans un antre caverneux, symbole d’une oppression sociale ou familiale toujours tenace.

Les questions politiques ne sont jamais loin, dans des œuvres choisies par le commissaire en fonction de leur charge subversive, beaucoup plus – nous semble-t-il – que de leur tendresse. Il n’est d’ailleurs pas anodin que l’exposition internationale s’ouvre et se referme sur des œuvres de la Palestinienne Mona Hatoum, du Keffieh tressé à partir de cheveux de femmes à l’installation Current Disturbance de 1996. Une secrète analogie se tisse tout au long de cette biennale, plus politique qu’il n’y paraît, entre l’occupation des territoires palestiniens et celle du corps des femmes entravées dans leur désir de libération.

Tente en béton du studio d'architecture palestinien DAAR (Decolonizing Architecture Art Residency), sur l'esplanade de la Bibliothèque nationale. Photo © FNM.

Une biennale architecturale

Telle est l’une des réussites de cette biennale que de re-territorialiser la question des corps et des espaces géopolitiques, dans une volonté farouche de faire bouger les lignes. En témoigne la tente en béton du studio d’architecture palestinien DAAR (Decolonizing Architecture Art Residency), un provisoire fait pour durer, installé sur l’esplanade de la Bibliothèque Nationale. Dans ce module de 3 x 3 mètres reproduisant les habitations des réfugiés palestiniens de 1968 en Jordanie, le matériau fusionne avec la forme pour faire prendre conscience de cette implacable réalité : « Une fois qu’elle est construite, elle reste ». L’architecture, c’est la marque de fabrique d’Abdelkader Damani, qui a étudié cette discipline à Alger avant d’embrasser l’histoire de l’art à Paris. La Biennale de Rabat en est partout imprégnée. À la Galerie du Crédit Agricole, le duo espagnol TAKK réactive la tradition de la maquette qu’ils conçoivent à rebours, après avoir réalisé leurs projets. Ces huttes modernes et éphémères sont générées selon un algorithme qui agglomère à leur structure des objets du quotidien, selon une esthétique du faux : fleurs en plastique, peintures en poster, etc. À cet univers quasi surréaliste répond l’installation de Maria Mayo, un abri vivant où poussent des champignons dehors et où l’on se recroqueville dedans. Dans cette fragilité, l’architecture n’est plus destinée à rester mais à disparaître. Et Abdelkader Damani de commenter : « cela remet en cause l’un des fondements de toute construction, la propriété. »

Marcia Kure, The Three Graces (détail), 2014. Courtesy Centre national d'art et de culture Georges Pompidou. © Marcia Kure © Emmanuelle Outtier

D’où parle-t-on ?

La question de la propriété justement, est peut-être le fil conducteur qui guide le spectateur dans le labyrinthe de la biennale : celle des femmes dans l’histoire de l’art, sur leur propre corps, celle de la langue dans laquelle l’on s’exprime, et celle du territoire même de cet événement. « Qu’avons-nous à dire au monde, depuis cet endroit qui n’est autre que le “far west” », ironise avec lucidité Abdelkader Damani en évoquant le Maroc, al maghreb al aqsa (le pays du soleil couchant).  L’ancien commissaire de la Biennale de Dakar l’affirmait haut et fort au commencement du projet : la Biennale de Rabat ne sera ni arabe, ni africaine, mais internationale. Si la scène subsaharienne est peu représentée – bien que l’on ait apprécié les propositions de la Mauritanienne Amy Sow ou de la Nigériane Marcia Kure – et bien que certaines artistes européennes nous aient parfois déçus, force est de constater la prééminence d’artistes du monde arabe. Les luttes actuelles du peuple algérien, pays d’origine du commissaire, planent en filigrane dans la programmation. À commencer par le livre qu’Abdelkader Damani a composé avec Diptyk, Un instant avant le monde – Solitude interrompue d’une biennale, où la « danseuse d’Alger » trône comme une Marianne du Maghreb contemporain.

Le Maroc n’est pourtant pas oublié et a sa place privilégiée, au sous-sol du MMVI, avec la Carte Blanche donnée à Mohamed El Baz. Il faut oser s’enfoncer dans cette « Forêt » regroupant autour de lui 6 piliers de l’art contemporain marocain. Reprenant le postulat de Marcel Duchamp selon lequel l’artiste est « un être médiumnique qui […] cherche son chemin vers une clairière », les artistes et leur commissaire font office de passeurs entre le monde du visible et de l’invisible. Face à eux : nous, spectateurs, les « coefficients d’art » comme ironisait le précurseur de l’art conceptuel qu’était Duchamp, seuls capables de donner sa valeur à l’œuvre. M’barek Bouhchichi rappelle que Les noirs ont un nom, tandis que Saïd Afifi brouille les lignes entre passé et futur dans sa vidéo immersive Yemaya. Et le texte du catalogue d’analyser que ces « œuvres nomades » tendent à « atteindre la prescience, qui est l’autre nom de l’art ou de la magie. »

Vue de la carte blanche de Mohamed El baz Photo © FNM

Le pouvoir de la voix

L’essai réussi que constitue cette première édition ne sera transformé que si la Biennale rencontre son public. Le commissaire nous y invite à travers L’Agora située au centre de l’exposition du MMVI et qui doit régulièrement accueillir des débats. On retrouve une même volonté de réunir au Musée de l’Histoire et des Civilisations avec le Parlement des écrivaines. Abdelkader Damani y convoque une période préislamique où des poèmes ornaient l’actuel site de la Kaaba. À la volonté « d’inclure dans l’histoire de l’art le monument le plus emblématique des Musulmans », qu’il qualifie comme l’une des « premières œuvres conceptuelles du monde », fait écho le secret désir que chaque visiteur s’empare des problématiques – aussi bien sociologiques, philosophiques que politiques – suscitées par une Biennale définitivement anticonformiste.

Marie Moignard et Olivier Rachet

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