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A Venise, une présence africaine contrastée

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« May you live in interesting times », enjoint l’exposition internationale de la 58e Biennale de Venise. Outre la proposition de Ralph Rugoff qui réunit quelques très grands artistes de renommée internationale comme Njideka Akunyili Crosby, Zanele Muholi, Julie Mehretu ou encore Michael Armitage, les présences africaines reflètent les différents niveaux de soft power artistique du continent. Du Ghana, qui présente des artistes de la diaspora dans une scénographie signée d’un des architectes les plus connus de la planète, à Madagascar qui emmène un solo show « outrenoir » soutenu par la très respectée Revue Noire, il y a des présences certes courageuses mais un peu bancales comme la Côte d’Ivoire ou le Zimbabwe, des pavillons « clandestins » comme l’Algérie ou encore les kitscheries égyptiennes, indignes d’une nation qui a son pavillon dans les prestigieux Giardini depuis 1952. Ceux qui regrettent l’absence de pavillon marocain se consolent avec la très poétique exposition de Mouna Mekouar à la Punta Della Dogana.

Cela fait dix-huit ans qu’elle en rêvait. Le vœu de Nana Offoriatta Ayim de voir le Ghana participer à la Biennale de Venise est exaucé grâce à un parfait alignement des planètes. Le pays, qui connaît une croissance de 6 % par an, veut doper le tourisme et faire revenir la diaspora. Aussi la dotation publique pour le tourisme et la culture a-t-elle grimpé de 120 % entre 2014 et 2018. On revient de loin, tant le Ghana a été affaibli par les coups d’état à répétition et l’instabilité monétaire chronique. « Avec le précédent gouvernement, cela n’aurait pas été possible », admet la jeune curatrice qui a porté le projet avec l’architecte anglo-ghanéen David Adjaye. Malgré l’apport de subsides publics, les porteurs du projet ont aussi dû lever des fonds privés. Parcours du combattant ? « Depuis que je vis à Accra, j’en ai pris l’habitude. Bien sûr, c’est un processus compliqué, mais l’essentiel c’est qu’on y soit arrivé », relativise Nana Oforiatta Ayim, refusant de s’étendre sur le volet financier.

Pavillon du Zimbabwe Photo © Italo Rondinella.

À l’Arsenal, où le pavillon a pris pied, le résultat est tout bonnement époustouflant, servi par la scénographie ondulatoire de David Adjaye. Pensé au poil près, le parcours respecte la parité et le dialogue intergénérationnel en convoquant grandes pointures locales comme Felicia Abban, première femme photographe professionnelles ghanéenne, et ténors de la diaspora. Dominé par le souffle épique et écologique du dernier film de John Akomfrah, l’accrochage s’ouvre avec une installation composée de toiles de jute et de cages pour fumer les poissons d’Ibrahim Mahama et se clôt avec les splendides tentures métalliques d’El Anatsui.

À quelques centaines de mètres, changement de chromatisme au pavillon de Madagascar, où l’œuvre au noir de Joël Andrianoenmeariso, composée de 50 000 papiers de riz froissé, compose une architecture rêvée et un labyrinthe de l’inconscient. L’artiste le sait, sa présence à Venise tient autant du miracle que de la persévérance. « La machine vénitienne est lourde et il a fallu plusieurs lettres du ministère malgache, j’ai dû faire un speech nationaliste pour que ce pavillon existe , non pas derrière des rideaux, mais dans de beaux draps », précise l’artiste, qui a pu profiter d’une défection dans l’Arsenal. Pas question de demander des fonds publics à un pays qui a bien d’autres chats à fouetter. Pas question non plus de jouer « au pays pauvre qui quémande », précise l’artiste soutenu par la Revue noire. Plusieurs bonnes fées se sont vite penchées sur le berceau malgache : le fond Rubis mécénat, le groupe Filatex, le Fond Thibaut Poutrel, les galeries de l’artiste (RX, Sabrina Amrani, Primo Marella) ainsi que la Fondation Zinsou.

Pavillon de l’Afrique du Sud Photo © Italo Rondinella

DU KITSCH, DES MIRACLES ET DE LA PERSÉVÉRANCE

Si le Ghana et Madagascar sortent du lot, six autres nations africaines battent cette année pavillon à la Biennale de Venise. Reflet de la situation économique et politique des nations ainsi que de leur degré d’engagement dans l’art, les propositions se suivent et ne se ressemblent pas. L’Égypte jouit d’un espace permanent au sein des Giardini où se trouvent les premières nations participantes de cette grand-messe. Malgré cette rente de situation et des artistes de qualité, le pays ronronne avec des choix qui au mieux passent inaperçus, au pire, sont d’un kitsch pathétique, comme cette installation de sphinx dorés dont les nez se prolongent en écrans de télévision… La déception est d’autant plus grande qu’en 2017, le très beau film de Moataz Nasr semblait promettre un changement de cap.

L’Afrique du Sud a connu des hauts et des bas. Après quelques errements, elle a réussi à conforter sa présence en louant pour vingt ans une place dans la Salle d’Armes de l’Arsenal. Nonobs-ant l’annonce très tardive des noms des commissaires et des artistes, cette édition est sans doute l’une des plus réussie, portée par un film enchanté de l’inclassable Tracey Rose. Malgré ses tensions politiques et économiques, le Zimbabwe n’a pas renoncé à sa cinquième participation, maintenue au forceps. Au menu, des peintures à la croisée des identités noires et queer de la star Kudzanai-Violet Hwami et les sculptures textiles de Georgina Maxim, bruissant de mille secrets.

Pavillon du Ghana Photo © Italo Rondinella.

À QUAND LE MAROC ?

Persistent et signent aussi, les Seychelles et le Mozambique, mais dans des formats tellement low-cost qu’ils ne sortent pas du lot. La Côte d’Ivoire, qui avait déjà occupé le terrain en 2013 et 2017, est aussi de retour, avec un emplacement privilégié cette fois, face aux yachts qui mouillent l’ancre près de l’Arsenal. Si les dessins d’Ernest Dükü et les peintures de Valérie Oka sauvent quelque peu la mise, la présence d’un peintre chinois semble totalement hors sujet, comme l’était, voilà deux ans, celle d’un artiste italien…

Certains pays ont en revanche disparu de la carte vénitienne. C’est le cas de l’Angola, qui avait pourtant remporté le Lion d’or en 2013, mais aussi de la Tunisie et du Nigeria, qui avaient participé une seule et unique fois en 2017. Malgré l’annulation à la dernière minute du pavillon algérien, les cinq artistes choisis par Helal Zoubir ont maintenu leur présence dans un espace loué à quelques encablures des Giardini.

Reste qu’une participation à cette grand-messe, fût-elle remarquée, ne suffit pas à installer durablement un pays sur l’échiquier international. « Il ne faut pas faire que de l’événement et du one shot, insiste Raphael Chikukwa, curateur du pavillon zimbabwéen. Ce dont l’Afrique a besoin, c’est de continuité. » Nanna Offoriatta Ayim renchérit : « On espère que le pavillon du Ghana posera enfin les bases d’un futur musée ». Cruel paradoxe, le Maroc a lui des musées, des artistes, des galeries et même une foire. À quand enfin un pavillon à Venise ?

Roxana Azimi

Biennale de Venise, jusqu’au 24 novembre.

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