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A Yaoundé, l’exposition Aujourd’hui interroge le Cameroun contemporain

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Initiée par la Banque mondiale et conçue par Simon Njami, l’exposition « Aujourd’hui » invite une trentaine d’artistes à réfléchir au nouveau visage du Cameroun, pays d’origine du curateur. Il interroge : l’art contemporain camerounais existe-t-il ?

Le Cameroun connaît, si ce n’est une crise, du moins une mutation. Celle-ci, comme toutes les mutations, est le résultat d’un processus. Elle s’inscrit dans un ensemble de mouvements et d’événements qui ont rythmé la vie et l’histoire du pays. Quelle part les artistes ont-ils pris à cette évolution ? Quelle voix a été la leur et quelles sont les idées ou les principes qu’ils se sont appliqués à défendre ?  C’est, en quelque sorte, le temps du Cameroun que cette exposition se propose d’interroger, d’appréhender. Se développe-t-il en des termes différents de ceux d’ailleurs ? Le temps gabonais ou nigérian est-il différent ? Et si oui, pour quelle raison ? Existe-t-il une spécificité camerounaise et, le cas échéant, quelle serait-elle ? Voici quelques-unes des questions auxquelles les artistes de l’exposition ont été invités à réfléchir. Cela revient donc à tenter de définir ce regard dont parle Merleau-Ponty sans lequel le temps n’est qu’une notion vide. De quoi est fait ce regard qui seul est capable de nous définir ? Dans quelle direction se tourne-t-il ? Que voit-il ? Tous les regards nourrissent-ils la même ambition et poursuivent-ils la même quête ?

Pascale Marthine Tayou, breaking news

L’artiste est, quoi qu’il puisse parfois penser de lui-même, un citoyen comme les autres, et, comme tel, il se pose des questions qui ne relèvent pas uniquement de l’esthétique. S’il lui revient un rôle dans la société, c’est celui d’éclairer le quotidien d’une lumière particulière qui transforme les choses, les métaphorise et en capture l’essentielle moelle. Penser aujourd’hui, c’est se souvenir d’hier et rêver à demain, car l’aujourd’hui renferme en soi, toujours, et le hier et le demain. Hier, n’est pas affaire de nostalgie. Hier est une histoire de ruines qu’aujourd’hui tente bravement de reconstituer. C’est l’histoire d’un cycle imparfait dont les révolutions ne reviennent jamais à dates régulières. Quoi d’étonnant à cela ? Une année ne contient-elle pas trois cent soixante-cinq jours et un quart ? Nous réajustons tous les quatre ans. Pour faire des comptes ronds. Mais Dieu ne joue pas aux dés, comme disait Einstein. Et le temps se fiche bien des comptes ronds.

Angele Etoundi Essamba, Renaissance 2, 2019

ICI ET MAINTENANT 

L’art contemporain camerounais existe-t-il ? S’agit-il d’une de ces inventions fumeuses créées pour rassurer le gogo ? Poser la question est déjà, en quelque sorte, y répondre. L’art ne se théorise pas. Il vit ou il ne vit pas. Il est dans l’instant présent, dans l’égrenage des jours qui passent, dans les angoisses silencieuses, les peurs, les défis. Il est une évidence qui se déploie hic et nunc, ici et maintenant. Le reste n’est que de la mauvaise littérature. On ne crée pour personne d’autre que soi-même. Et le bonheur d’avoir été entendu est éphémère ; un dommage collatéral avec lequel il faut apprendre à vivre. La chose, la seule qui compte, c’est de travailler. Encore et encore. Remettre sur le métier l’ouvrage. Et se méfier comme de la peste de la satisfaction bavarde des gens repus. L’art est le lieu du possible. De tous les possibles. Encore faudrait-il que nous en prenions conscience. Aujourd’hui ? Peut-être demain. Peut-être un autre jour. Van Gogh ne comptait pas les jours. Il travaillait, comme l’indique cette lettre à son frère Théo : « Mon cher frère – c’est toujours entre temps du travail que je t’écris. Je laboure comme un vrai possédé, j’ai une fureur sourde de travail plus que jamais et je crois. » Croire. Non pas en un hypothétique deus ex machina qui viendrait nous sortir de notre misère, mais en soi, comme le seul et ultime recours. L’art est un regard posé au cœur du temps. Une subjectivité universelle qui a la singularité de se décliner dans toutes les langues, sans traductions. Et c’est là, parfois, que se niche la difficulté, pour certains, d’exprimer ce qui, au fond d’eux-mêmes, se refuse à naître. Parce qu’ils regardent ailleurs. Parce qu’ils répondent aux mauvaises questions. Ils semblent attendre, le nez vers le ciel, que leur soit donné le fameux pain quotidien du « Notre Père ».

Yamguen, Royaume des gosses

LES SOUVENIRS DE DEMAIN 

La prière ramène le rêve à une réalité indépassable, à une matérialité sans imagination qui ne vise qu’à satisfaire les besoins basiques. Or « Aujourd’hui », comme nous l’avons vu, ne saurait se contenter d’un quotidien nu. Nous devons le transformer, chaque fois qu’il nous en est donné la possibilité, en une épiphanie qui transcenderait la misère du vivre. Cesare Pavese, le poète italien, a eu cette intuition magnifique en décrivant le « difficile métier de vivre ». Car vivre est un métier. Un travail exténuant, de tous les instants. Et pour un artiste, vivre est l’expérience d’une schizophrénie ordinaire que Gilles Deleuze a soulignée.  Créer, c’est mettre à jour l’ultime dualité. Celle de l’art lui-même : « L’esthétique souffre d’une dualité déchirante. Elle désigne d’une part la théorie de la sensibilité comme forme de l’expérience possible, et d’autre part la théorie de l’art comme réflexion de l’expérience réelle. Pour que les deux sens se rejoignent, il faut que les conditions de l’expérience en général deviennent elles-mêmes conditions de l’expérience réelle ; l’œuvre d’art, de son côté, apparaît alors comme expérimentation. » Faisons feu de tout bois. Osons ce qui n’a pas encore été osé. Entrons dans l’expérimentation pure. Celle dont le résultat est moins important que le processus. L’aujourd’hui n’est qu’un passage qui nous conduit d’hier vers demain ; un espace transitoire. Une charnière dont la fugacité et la force reposent entièrement sur son caractère éphémère. C’est l’essence de cet éphémère qui se grave ensuite dans les mémoires. Aujourd’hui est ce dont, plus tard, nous nous souviendrons.

Joseph-Francis Sumegne, Les notables

Je me souviens. J’étais venu pour tourner un film sur la création contemporaine au Cameroun. Nous avions rencontré des artistes, des poètes et des musiciens. Nous essayions de saisir l’essence même de la création dans son chaudron. Là où les choses surviennent sans que l’on n’ait rien préparé. J’avais tenu à tourner des séquences dans le palais de l’ancien président, comme une remontée dans le temps. Le voyage de Thésée à la rencontre du Minotaure. Le Palais était désaffecté depuis des années. Les toiles d’araignée, les meubles vermoulus, les plafonds dont les lambris se désagrégeaient et, parfois, posé à même le sol, comme le vestige d’un temps révolu, les portraits de l’ancien président, déposés ici et là et couverts de poussière, nous surprenaient. Aujourd’hui, ce bâtiment que je continue d’appeler le Palais, par une nostalgie qui ne manque pas d’ironie, est devenu le Musée national. Et c’est dans cet espace où l’on se cogne au passé à tous les angles, que nous allons faire advenir l’Aujourd’hui.

Simon Njami

Ce texte a également été publié dans le catalogue de l’exposition « Aujourd’hui ».

« Aujourd’hui », Musée national, Yaoundé, jusqu’au 20 février 2020.

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