Abdessamad El Montassir préfère la poésie au slogan

Effaçant tout ce qui assignerait le Sahara à une histoire ou à une identité, l’artiste laisse parler à sa place les plantes, les pierres et le vent. « Sur les ruines, les pierres fleurissent » est la plus ambitieuse des expositions qu’il ait présentées en France.

Par Basma Mansour

Vues de l’exposition « Sur les ruines, les pierres fleurissent » à La Friche La Belle de Mai, Marseille. Photos © Caroline Dutrey

On entre dans l’exposition par une forêt. Cinq écrans, des acacias d’un blanc cru qui tremblent en silence. L’installation immersive Sadra Kodia repose sur une croyance sahraouie : chaque homme est lié à un acacia et l’arbre se grave dans son œil à l’instant de mourir. L’arbre garde la trace de l’homme. Avant même d’apercevoir le premier visage humain, le visiteur se confronte au leitmotiv d’Abdessamad El Montassir, la mémoire d’une vie ne tient pas que dans les têtes, elle se loge dans le vivant qui l’entoure. Dans le désert dont l’artiste est originaire, bien des choses ne se disent pas, par pudeur, par douleur, ou parce que ceux qui savent revendiquent le droit de se taire. Plutôt que de forcer la parole, Montassir se tourne vers ce qui ne sait pas mentir, les plantes, les pierres, le sable, le vent. « Tout ce qui nous entoure est aussi témoin et transmetteur », dit-il. Chaque retrait a sa raison, ne pas s’approprier ce qui appartient à d’autres, ne pas figer ce qui leur échappe, laisser à la parole retenue son droit de le rester. C’est une éthique et elle tient debout. Mais ce qu’on déleste de ses repères devient aussi, par là même, transportable. L’opacité qui défend le témoin et l’opacité qui détache l’œuvre de sa terre sont le même geste, regardé des deux côtés.

Transmettre au lieu de montrer

Galb’Echaouf est l’endroit où le travail échappe à cette pente. Il y échappe en se mordant lui-même. Khadija, née nomade et partie vivre en ville, n’arrive plus à dire ce qu’elle a traversé, alors elle renvoie aux ruines et aux plantes épineuses. Dah, lui, refuse de parler. Le conteur est un buisson, le daghmous, hérissé d’aiguilles. Toute l’exposition tient sur l’idée que le paysage voit à la place des hommes qui se taisent. Le texte de salle le répète : allez demander au désert. Or le vers que l’artiste fait apparaître à l’écran dit l’inverse, les montagnes sont devenues aveugles. La thèse de l’ensemble – la terre témoigne – se trouve démentie par cette phrase centrale. Le témoin a perdu la vue. Loin d’être une maladresse, c’est l’aveu le plus honnête de l’exposition, le soupçon que le recours au non-humain soit lui-même une consolation fragile et que la terre soit aussi muette et abîmée que les gens. Si même elle est aveugle, ce qui parvient au visiteur n’est plus un témoignage, mais son atmosphère, l’humeur de la mémoire sans son contenu. Et une humeur circule encore plus loin qu’une image.

Vues de l’exposition « Sur les ruines, les pierres fleurissent » à La Friche La Belle de Mai, Marseille. Photos © Caroline Dutrey

Une opacité à double tranchant

Âabide l’kadia pousse le paradoxe à son terme. Les perles, ici agrandies, servaient de cartes clandestines aux Harratine, descendants d’esclaves. Des repères que le maître ne devait pas savoir lire, des instruments de fuite et de marronnage. Montassir les refait en verre, soufflées au Cirva (Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques) par une équipe de verriers marseillais, polies, lumineuses, posées sous un éclairage de galerie. L’objet dont toute la fonction était de rester illisible devient une forme qu’on regarde. La carte qui devait se cacher finit posée en évidence sur un socle. Le même renversement guette Athar Dakira, où les chants des Harratine passent par des sons d’instruments taillés dans la flore du désert, et Asserfa, qui assume de ne plus montrer le paysage mais sa transmission, des tirages gris et grenus de lieux qui n’ont peut-être jamais existé. Le soin formel est réel et c’est ce soin qui lisse les aspérités et laisse ces histoires retenues glisser vers le rang d’objet.

Le circuit, du reste, est déjà mondial, le dossier de presse le dit sans détour. Ces œuvres sur les mémoires confisquées et le droit au silence ont été produites par la DRAC (Direction régionale des affaires culturelles), la Villa Médicis, le Frac (Fonds régional d’art contemporain) Franche-Comté, l’Institut français et, pour Sadra Kodia, par Arts AlUla en Arabie saoudite. Des récits minorés portés par les grands appareils culturels, c’est l’ordinaire de l’art contemporain, et c’est exactement ce que la soustraction rend possible sans heurt. Plus une M œuvre se tait sur son ancrage, plus elle s’accorde à J tous les murs.

« L’objectif n’est pas de faire une exposition historique », prévient la commissaire Gabrielle Camuset, qui refuse qu’on réduise ce travail à des positions identitaires. Montassir le disait déjà, plus sec, dans les colonnes de Diptyk en 2022. Il travaille sur le Sahara parce qu’il y a grandi, pas pour revendiquer quoi que ce soit. La précaution est juste, le sujet sclérose toute discussion et l’on comprend qu’il préfère la poésie au slogan. À vouloir soustraire ce travail à toute lecture identitaire, on prend pourtant le risque inverse. Quand une appartenance vécue se change en formes pures, en acacias de lumière et en verre poli, c’est peut-être l’appartenance elle-même qu’on transforme en belle image. Montassir a anticipé l’objection : son refus de prélever et de traduire vise à empêcher que le désert ne devienne une carte postale qu’on consomme. Reste que la carte postale et l’opacité ont le même envers, l’une et l’autre se passent de légende. Tout l’enjeu de l’exposition tient là, savoir si l’opacité nous garde de cette consommation ou nous y invite, et si le visiteur pressé emportera autre chose que la grâce des surfaces.

Vues de l’exposition « Sur les ruines, les pierres fleurissent » à La Friche La Belle de Mai, Marseille. Photos © Caroline Dutrey

Vues de l’exposition « Sur les ruines, les pierres fleurissent » à La Friche La Belle de Mai, Marseille. Photos © Caroline Dutrey