Abu Dhabi Art 2025 : Dernière escale avant le grand saut

La 17ᵉ édition de Abu Dhabi Art s’est tenue du 19 au 23 novembre 2025 sur l’île de Saadiyat. Ultime édition sous son nom historique avant sa transformation annoncée en Frieze Abu Dhabi, elle se déploie cette année au cœur d’un réseau culturel pleinement activé : musées en expansion, programmation d’art public jusqu’à l’oasis d’Al Aïn, renaissance de la Cultural Foundation, premier déploiement de Nomad dans le terminal moderniste de l’aéroport, montée en puissance du quartier créatif de MiZa. La foire n’apparaît plus comme un rendez-vous ponctuel posé sur une ville, mais comme l’un des instruments d’un territoire qui organise désormais sa narration culturelle.
L’exposition « Les fantômes de l’arrivée », curatée par Nadine Khalil, revient sur la décennie où les artistes investissaient appartements, cafés et entrepôts pour fabriquer une scène encore fragile mais active. Ce moment, presque impensable aujourd’hui, hante avec son lot de FOMO (fear of missing out) la scène émergente à la manière d’un récit fondateur dont l’ombre demeure, même dans une infrastructure aujourd’hui structurée, réglementée, institutionnalisée. L’exposition repose sur des pratiques collaboratives et co-écrites, comme un rappel que la scène s’est construite dans des interstices.Cette tension entre improvisation et planification culturelle se déploie clairement à l’échelle de la ville. Le Louvre Abu Dhabi, avec son exposition « Mamluks » remarquée pour sa scénographie narrative, affirme son rôle de pivot territorial. Plus loin, le Zayed National Museum, signé Foster + Partners, se dévoile à l’horizon, tandis que le Natural History Museum expose au public le célèbre squelette du Tyrannosaure Stan, acquis chez Christie’s, transformant un objet scientifique en signal culturel. Au centre-ville, la Cultural Foundation, bâtiment moderniste des années 1980 réhabilité, consacre l’artiste émirati Mohamed Ahmed Ibrahim dans une exposition où les formes organiques et les « ciphers » dialoguent avec la monumentalité architecturale très masculine de l’édifice, révélant comment l’art moderne émirati se pense désormais dans l’espace institutionnel existant.

112
MiZa

Un espace de convergence

Le déploiement de la foire de design Nomad dans le Terminal 1 de l’aéroport, conçu par Paul Andreu, ajoute une couche supplémentaire à ce récit. Le bâtiment circulaire, jadis lieu d’attente, devient scène d’exposition et dispositif spatial. Les anciennes portes d’embarquement se transforment en alcôves, les mosaïques en contre-champ, le pilier central de mosaïque verte en véritable colonne vertébrale visuelle. La foire y active une véritable mémoire moderniste régionale. Rencontré sur place, Ridha Moumni, chairman Middle East and Africa chez Christie’s Londres, observe : « J’admire la puissance des réalisations et des événements culturels d’Abu Dhabi. La foire, les expositions, les musées (dont l’offre sera bientôt complétée par le musée Sheikh Zayed et le Guggenheim), Nomad, la Cultural Foundation…. La proposition culturelle d’Abu Dhabi est unique dans le monde arabe »Dans ce contexte, Abu Dhabi Art apparaît moins comme un événement autonome que comme un espace de convergence. Cette édition rassemble 140 galeries issues de 37 pays, avec une présence accrue de la Turquie, de la Corée du Sud et de l’Afrique de l’Ouest. Malgré une ergonomie encore hésitante, on sent déjà le désir d’une offre plus internationale, sans perdre ce qui se joue ici : les croisements entre scènes régionales, modernités arabes, places émergentes et galeries globales. Dans les allées, Sultan Sooud Al Qassemi, fondateur de la Barjeel Foundation, photographie et diffuse en temps réel sur ses réseaux sociaux des œuvres d’Inji Efflatoun. Son geste ponctuel dit quelque chose de la fonction de cette foire : un espace de visibilité immédiate, d’activation d’archives régionales et de circulation symbolique.

cover
Nomad, Abu Dhabi 2025.

Visibilité accrue pour les modernités régionales 

Ridha Moumni y voit aussi une évolution du regard sur les modernités régionales : « On constate ici un intérêt renforcé pour les peintres de l’époque moderne, avec des œuvres solides de Farid Belkahia, Baya, Fatima Hassan ou Inji Efflatoun. On voit aussi la volonté d’augmenter la visibilité des femmes artistes du monde arabe. Elles ont porté des voix personnelles qui enrichissent l’histoire de l’art moderne et contemporain de la région. » Il ajoute : « On constate que les prix ont augmenté pour les modernes mais aussi les contemporains, une tendance qui est confirmée dans les ventes aux enchères. ».Ces trajectoires se lisent aussi à travers les propositions marocaines : Loft Art Gallery (Casablanca, Marrakech) avec ses variations chromatiques autour d’une œuvre récente de Melehi, d’Amina Agueznay et des jeunes artistes Nassim Azarzar et Khadija El Abyad ; CM Gallery (Marrakech) avec l’installation de Mohamed Kacimi comme pivot générationnel ; Salma Feriani/Le Violon Bleu (Tunis) avec un stand où Farid Belkahia, Baya et Fatima Hassan cohabitent sans emphase et sans folklore, dans un assemblage magistral. Rien n’y est posé comme identité, tout y fonctionne comme relation.

Inji-Efflatoun-(Art-Talks-gallery)
Inji Efflatoun, Art Talks Gallery.

Les grandes galeries internationales occupent les points centraux du plan : Pace, Perrotin, Galleria Continua, Mennour alignent des signatures reconnaissables, parfois attendues. Certains proposent intelligemment un twist régional très incarné, comme cette cellule que Mennour partage avec la galerie Athr, consacrée à l’artiste saoudien Mohamed Alfaraj, repéré, explique Kamel Mennour avec son charme parisien légendaire, « à Al Ula. L’artiste m’explique ce qu’il fait avec les palmiers, avec une poésie qui m’a tout de suite interpellé. Je lui ai donné rendez-vous à Paris sans avoir rien vu son travail ! » La suite ? Une installation de dessins de palmiers, charbon sur papier, sold out !La perspective Frieze

Au vu de cette 17e édition, on comprend alors pourquoi la question de Frieze est sur toutes les lèvres, avec de nombreuses hypothèses. Bien sûr, la marque apportera une circulation accrue, un réseau plus dense, une architecture plus maîtrisée du plan. Mais ce que cette édition révèle, c’est que la foire ne se contente pas de suivre la croissance du marché. Elle fonctionne aussi comme un champ de relation entre infrastructures culturelles, archives modernistes et propositions contemporaines. Un lieu où les temporalités se tissent et se répondent. Mais la question reste ouverte : cette montée en gamme se fera-t-elle au détriment d’une certaine identité arabe assumée ? Jusqu’ici, Abu Dhabi Art jouait sur plusieurs registres à la fois : reflet du marché régional, relais des institutions locales, plateforme de modernités arabes et africaines, lieu de rencontres entre scènes du Golfe et réseaux diasporiques. L’entrée de Frieze dans l’équation promet une consolidation, mais aussi, possiblement, une hiérarchisation plus marquée.

Meryem Sebti

Baya-(Selma-Feriani)
Baya, Selma Feriani Gallery
Amina-Agueznay-(Loft-Art-Gallery)
Amina Agueznay, Loft Art Gallery.
Mohamed El Faraj (Menour:Athr)
Mohammad AlFaraj, Mennour/Athr.