Achraf Remok :  « Je me méfie des étiquettes qu’on pose trop vite »

Curateur de l’exposition « État(s) de passage », actuellement présentée à la Villa des Arts de Rabat, Achraf Remok revient sur la mobilité transnationale, à la fois expérience vécue et matière curatoriale, et questionne la notion de « nouvelle scène marocaine », parfois réduite à une catégorie commode par le monde de l’art.

Propos recueillis par Meryem Sebti

Portrait de Achraf Remok. © Le Cube

Vous empruntez à Deleuze et Guattari la notion de « déterritorialisation ». N’est-ce pas devenu aujourd’hui un vocabulaire presque obligé de l’art contemporain ? Qu’est-ce qui vous fait penser qu’il permet encore de lire cette génération ?

J’emploie la notion de déterritorialisation avec prudence, conscient qu’il circule tant qu’il risque de s’user comme une pierre trop souvent tenue dans la main, récupérée par tous les discours curatoriaux qui veulent paraître dans l’air du temps. Mais je refuse d’en faire un vernis théorique posé sur des œuvres pour les rendre exportables. Ce que je reconnais dans cette exposition, c’est une expérience concrète – la mienne autant que celle des artistes – une sensation d’habiter plusieurs territoires sans appartenir tout à fait à aucun. Le concept vient nommer après coup ce que le corps sait déjà. Ce qui m’intéresse, et ce qui devrait alerter aussi, c’est de voir combien ce vocabulaire séduit précisément les institutions occidentales qui aiment célébrer la mobilité des artistes du Sud sans jamais interroger les frontières qui, elles, restent parfaitement immobiles pour ces mêmes artistes. Le mot voyage plus librement que les corps qu’il prétend décrire.

Depuis quelques années, on parle beaucoup d’une  « nouvelle scène marocaine ». Pensez-vous qu’elle existe réellement ou s’agit-il d’une construction du monde (ou du marché) de l’art ?

Je me méfie des étiquettes qu’on pose trop vite sur ce qui bouge encore, et davantage encore quand ces étiquettes viennent nourrir un marché pressé de trouver sa prochaine génération bankable. Ce que je vois, ce sont des ateliers, des conversations tenues tard le soir, des trajectoires dispersées, loin des grandes villes autant qu’en leur cœur. Cette dispersion me touche plus que toute idée de scène unifiée. Il faut nommer les choses franchement : une partie de cette catégorie de « nouvelle scène » se construit davantage dans les bureaux des foires internationales et des galeries commerciales que dans les ateliers marocains eux-mêmes. Elle répond à une logique d’inventaire toujours en quête de nouvelles géographies à consommer. Mon travail curatorial refuse cette précipitation, cette urgence. Je préfère laisser les trajectoires respirer, quitte à priver le marché d’une étiquette prête à l’emploi. Car à chaque chose son temps.

« La mobilité de l'artiste marocain qui expose à Bruxelles ou à Paris n'a rien de symétrique avec celle du commissaire européen qui vient chercher l'exotisme d'une biennale marrakchie. Cette asymétrie mérite d'être nommée sans détour plutôt que dissoute dans un discours uniforme sur le nomadisme contemporain »

La plupart des artistes de votre exposition circulent entre le Maroc et l’Europe. Est-ce encore une spécificité ou simplement la condition normale de nombreux artistes aujourd’hui ?

Voyager entre deux mondes est devenu une évidence pour beaucoup, presque une banalité désormais. Mais je me souviens de ce que ça fait, la première fois, de sentir qu’on n’est plus tout à fait d’ici sans appartenir encore à un ailleurs. Ce n’est pas seulement une affaire de billets d’avion, même si ces obstacles pèsent de façon profondément inégale selon la couleur du passeport que l’on détient. C’est là que je rejoins une pensée plus politique de la traversée : la mobilité de l’artiste marocain qui expose à Bruxelles ou à Paris n’a rien de symétrique avec celle du commissaire européen qui vient chercher l’exotisme d’une biennale marrakchie. Cette asymétrie mérite d’être nommée sans détour plutôt que dissoute dans un discours uniforme sur le nomadisme contemporain. Ce qui distingue ces trajectoires n’est pas le fait de partir, mais le prix inégal de chaque passage, et ce qu’on ramène, sans jamais le vouloir vraiment, à chaque retour.

« État(s) de passage », Villa des Arts Rabat, jusqu’au 29 juillet 2026.