Taper pour chercher

Partager

Comme s’il s’agissait de réparer les oublis du passé, musées et grands collectionneurs américains prennent position en faveur de la création afro-américaine , incluant les artistes de la diaspora. Les records s’enchaînent et l’histoire de l’art américain se réécrit.

La scène contemporaine africaine ne s’arrête pas aux artistes nés en Afrique. Elle inclut aussi ceux d’une diaspora choisie ou forcée et englobe les métissages culturels les plus divers : afro-européen, afro-américain ou afropolitain, un mot-valise apparu il y a une dizaine d’années pour désigner une identité résolument transculturelle, souvent galvaudée en argument marketing dans les magazines lifestyle. Aujourd’hui, les sociétés d’enchères sont de plus en plus nombreuses à organiser des ventes thématiques avec des artistes africains de naissance ou porteurs d’une « mémoire » africaine, ce qui constitue une nouvelle tendance de fond du marché de l’art contemporain. Dans le New York Times du 15 novembre dernier, suite aux derniers résultats réalisés par Kerry James Marshall et Charles White, le marchand Christophe Van de Weghe déclarait : « L’art afro-américain est fort en ce moment (…), les maisons de ventes ont eu du mal à trouver du matériel de qualité. Les gens ne veulent pas vendre leurs peintures. Mais quand les maisons de ventes trouvent de bonnes choses, elles s’envolent. » New York est depuis peu le théâtre d’une ruée sur les peintres afro-américains qui semble répondre à l’urgence de rattraper les oublis du passé.

Portrait de Barack Obama par Kehinde Wiley, réalisé en 2018 pour la National Portrait Gallery de Washington. © Kehinde Wiley

Merci Obama

La montée en puissance du marché afro-américain est manifeste aux États-Unis et l’envolée des prix montre qu’il s’agit bien d’une nouvelle tendance de fond. L’agitation se fait sentir à tous les niveaux : repositionnement de galeries influentes, achats et commandes de la part de stars médiatiques et de politiciens, développement des archives relatives à l’art afro-américain du côté des musées (le Smithsonian’s Archives of American Art, notamment), accélération des acquisitions et des donations (le California African American Museum a reçu une donation privée de 32 œuvres d’artistes afro-américains en 2018, dont des œuvres de Sam Doyle, Jimmy Lee Sudduth et Purvis Young) et liste d’attente pour espérer acquérir une signature aussi en vogue que celle de Njideka Akunyili Crosby.

Les choix affichés par Barack et Michelle Obama ont sans doute consolidé cette tendance. Lorsqu’ils occupaient la Maison-Blanche, ils en avaient remanié l’accrochage, mettant en exergue des artistes afro-américains tels que Glenn Ligon, William Johnson et Alma Thomas. Au moment de faire réaliser leurs portraits officiels pour la National Portrait Gallery de Washington, en 2018, ils avaient opté pour deux artistes afro-américains : Kehinde Wiley et Amy Sherald, dont la modernité des propositions avait profondément agité la presse et l’opinion publique à l’époque. Le formidable coup de projecteur donné à ces deux artistes par le couple présidentiel en 2018 a fortement impacté la cote de ces artistes par la suite.

Avant que Michelle Obama ne lui passe commande, le nom d’Amy Sherald n’avait pas véritablement attiré l’attention de la critique et était inconnu dans la sphère du marché de l’art. Depuis, son style en nuances de gris a fait le tour du monde. Amy Sherald a décroché l’an dernier un contrat avec la puissante galerie Hauser & Wirth, avant de faire une entrée en force aux enchères cette année avec Innocent You, Innocent Me (2016), une toile attendue autour de 120 000 $ selon l’estimation haute de Christie’s et finalement payée 350 000 $ en mai. Pour un premier résultat en salle, c’est une grande victoire, signe que l’artiste est attendue par les collectionneurs. Kehinde Wiley, Américano-Nigérian de 40 ans issu de la culture hip-hop, était déjà connu aux États-Unis et en France (il travaille avec la galerie Templon depuis plusieurs années) avant de s’atteler au portrait de Barack Obama. Mais la commande a eu un impact indéniable sur sa cote, avec un record d’enchères multiplié par deux l’an dernier. Kehinde Wiley culmine désormais à 300 000 $ pour un portrait intitulé Charles I, vendu au double de son estimation haute le 17 mai 2018, chez Sotheby’s à New York. Plus récemment, en février 2019, son portrait de Garrett Gray (2017) s’est arraché pour plus de 240 000 $, soit 200 000 de plus que l’estimation basse (Phillips New York). Preuve que la demande et l’émulation sont au plus haut.

Amy Sherald, Innocent You, Innocent Me, 2016, huile sur toile, 137,2 x 109,2 cm © Christie’s

Nombre de collectionneurs américains (et britanniques) achètent au prix fort des œuvres engagées, dans lesquelles les artistes détournent les codes de la peinture occidentale pour révéler des constructions socioculturelles et sociopolitiques à travers la couleur de peau. Ces visions alternatives soulèvent des questions liées à l’identité raciale et sexuelle, à la classe sociale et au pouvoir, à la construction de l’histoire de l’art telle que nous l’avons codifiée et apprise. Le marché a fait de Kerry James Marshall (né en 1955) l’emblème de cette tendance bouillonnante. Ayant grandi à Los Angeles, l’artiste a forgé son caractère avec les mouvements d’émancipation noirs américains dont son art se fait l’écho. Revisitant la tradition picturale occidentale depuis la Renaissance jusqu’à l’époque moderne, son iconographie devient disruptive en poussant la carnation des personnages jusqu’au noir le plus profond au sein de compositions. L’artiste, qui a commencé à se faire connaître en exposant à la Biennale du Whitney Museum et à la documenta de Kassel à la fin des années 90, affiche un impressionnant parcours et des niveaux de prix aujourd’hui multimillionnaires.

Au début des années 2000, l’exposition itinérante « Méditations sur l’esthétique noire » a élargi son public américain. Nommé membre du Comité des arts et des sciences humaines par le président Barack Obama en 2013, il intégrait quelques mois plus tard la puissante galerie David Zwirner. L’effet levier a été immédiat sur sa cote, avec une première œuvre millionnaire aux enchères, Vignette, qui passait le million de dollars en novembre 2014 chez Christie’s, alors qu’elle avait été achetée pour 541 000 $ chez Sotheby’s en 2007. En 2015, son impressionnante toile Untitled (Club Scene) – plus de cinq mètres – entrait dans la collection permanente du MoMA, qui compte aujourd’hui 26 œuvres de l’artiste. Au deuxième étage du musée est exposée Untitled (Policeman), toile que l’on retrouve dans la toute nouvelle publication des collections du musée, MoMA Highlights: 375 Works from The Museum of Modern Art. Nouvelle signature référente du prestigieux musée, Kerry James Marshall a atteint l’objectif qu’il poursuit depuis les années 80 : introduire la figure noire dans l’art occidental afin de produire ce qu’il a appelé une « contre-archive » d’images de l’histoire de l’art.

Kerry James Marshall, Past Times, 1997, acrylique et collage sur toile, 275 x 398,8 cm © Sotheby’s

L’effet Kerry James Marshall

Le positionnement du MoMA avec Kerry James Marshall n’est pas un exemple isolé. Le nouvel accrochage du musée fait cohabiter l’une des œuvres les plus importante de l’art moderne, en l’occurrence Les Demoiselles d’Avignon de Pablo Picasso, avec une grande toile de l’artiste Faith Ringgold. Cette juxtaposition est loin d’être anodine. Elle affirme l’importance de cette activiste et icône culturelle afro-américaine, aujourd’hui âgée de 89 ans, face à l’une des œuvres les plus emblématiques du XXe siècle. La nouvelle politique muséale du MoMA confirme ainsi l’indispensable relecture de l’art avec les grands artistes afro-américains, dans une saine diversification de genres et d’origines.

Sur le terrain des enchères, Faith Ringgold n’a pas encore été récompensée à hauteur de son histoire et de son engagement. Son record remonte à  2015 avec la toile Maya’s Quilt of Life vendue chez Swann Galleries pour 461 000 $…  bien en-deçà de Kerry James Marshall, de 25 ans son cadet, qui culmine à plus de 20 millions. Le véritable coup d’éclat de Marshall remonte à mai 2018 lors de la vente, chez Sotheby’s, de sa grande toile Past Times pour 21,1 millions (neuf millions au-dessus de l’estimation haute), un record absolu pour un artiste afro-américain vivant. Cette toile, qui avait été achetée pour 25 000 $ par le Metropolitan Pier and Exposition Authority l’année même de sa réalisation (1997), revisite le fameux Déjeuner sur l’herbe de Manet, en mettant en scène des personnages noirs se livrant à des loisirs typiquement assignés à la bourgeoisie blanche américaine, tels que le croquet, le golf ou le canotage. Lors des dernières ventes de New York (novembre 2019), Sotheby’s avait mis la main sur Vignette 19, une toile de 2014 accompagnée d’une estimation haute de 7,5 millions. Portée par des enchères très soutenues, l’œuvre est partie pour 11 millions de plus, soit 18,5 millions au total !

Charles White, Banner for Willie J, 1976, huile sur toile, 148 x 127,3 cm © Christie’s

Montée en puissance confirmée

Charles White (1918-1979) fut le professeur de Kerry James Marshall. Son nom est sorti de la confidentialité l’année dernière grâce à une grande rétrospective itinérante organisée à l’occasion du centenaire de sa naissance, de l’Art Institute de Chicago jusqu’au County Museum of Art de Los Angeles (LACMA), en passant par le MoMA de New York, trois villes où l’artiste a successivement vécu. L’exposition a retracé un parcours extraordinaire, quarante ans d’une fresque socio-historique au cours de laquelle Charles White fut le témoin et l’interprète avisé des mutations de la société américaine : fin de la Seconde Guerre mondiale, guerre du Vietnam, lutte pour l’égalité des droits et mouvement Black Power.

Alors que l’abstraction faisait figure de modernité, ce dessinateur virtuose s’est inscrit à contre-courant dans la voie de l’hyperréalisme, représentant les grandes figures de la lutte contre l’esclavage comme les gens du peuple. White considérait le dessin comme une « arme » pour dire l’oppression, les inégalités et les violences de la société américaine. Le 14 novembre dernier, Sotheby’s présentait un grand dessin au fusain de 1953 intitulé Vous hériterez de la Terre. Il montre Rosa Lee Ingram, une femme afro-américaine devenue une icône du mouvement de justice sociale, accusée, avec ses deux fils, d’avoir tué un métayer blanc à la fin des années 40. Tous trois ont été condamnés à mort, mais après un tollé général, la peine a été commuée en peine de réclusion à perpétuité. L’œuvre s’est arrachée pour 1,7 million $, soit un million de plus que l’estimation optimiste. La veille de ce record, Christie’s vendait pour 1,2 million sa toile Banner for Willie J (1976). L’engagement de Charles White ayant gagné le cœur des collectionneurs, l’artiste signe sa meilleure année sur le terrain des enchères. Ce succès confirme le rattrapage opéré par le marché pour construire une nouvelle histoire de l’art américaine, avec les Afro-Américains.

Njideka Akunyili Crosby, The Beautyful Ones, 2012, acrylique, pastel, crayon de couleur et transfert sur papier, 243 x 170 cm © Christie’s

La nouvelle génération entre en lice

Une nouvelle génération d’artistes est portée par l’arrivée de ces figures tutélaires. Njideka Akunyili Crosby, Adam Pendleton, Toyin Odutola, Tschabalala Self, ont moins de 40 ans et représentent déjà un véritable enjeu pour le succès des ventes d’art contemporain américain dans les plus hautes sphères du marché. Révélée par une exposition au Whitney et l’obtention du prix Canson au Drawing Center en 2016, l’artiste d’origine nigériane Njideka Akunyili Crosby, arrivée en 1999 aux États-Unis, est devenue le fer de lance de cette nouvelle génération d’artistes afro-américains qui passionnent. Elle accomplissait un surprenant baptême d’enchères en 2016, emportant la meilleure première enchère mondiale : plus d’un million $ pour son acrylique Drown (Sotheby’s, 17 novembre 2016). En 2016-2017, elle devenait première artiste femme au classement mondial des contemporains les plus performants aux enchères (10,6 millions $ d’œuvres vendues entre juillet 2016 et juillet 2017), devançant des artistes aussi établis que Takashi Murakami et Miquel Barcelo. L’année de ses 35 ans (en 2017), Christie’s lui décrochait un record de 3 millions avec The Beautyful Ones, tandis que sa toile Cassava Garden était exposée à la Biennale de Venise. Double consécration donc, du marché et de l’institution, pour un art de collision, d’hybridation des cultures africaine et américaine. Trop rares en salles, toutes ses œuvres se vendent, sans exception, généralement bien au-dessus des estimations. Dans le sillage de ce jeune météore du marché, d’autres trentenaires sont en train de se faire un nom aux enchères, parmi lesquels Adam Pendleton, Toyin Ojih Odutola et Tschabalala Self, dont les prix montent en flèche.

Toyin Ojih Odutola, Compound Leaf, 2017, pastel, charbon et crayon sur papier, 127,6 x 191,8 cm © Sotheby’s

Le jeune Adam Pendleton, 35 ans, affiche un nouveau record de 263 000$ depuis mars 2019 avec Black Dada/Column (K), une œuvre vendue à Londres plutôt qu’à New York où il vit pourtant. Pendleton travaille moins sur l’hybridation iconographique que sur les questions de langage, particulièrement du langage poétique, l’histoire de l’art vivant et le discours esthétique afro-américain. Un travail engagé, soutenu par d’importantes galeries telles que la Pace Gallery et Max Hetzler, qui l’a pris sous contrat au début de l’année 2018. Nouveau record aussi pour Toyin Odutola, qui est née en 1985 au Nigeria, a grandi en Alabama et vit à New York. L’artiste a fait une entrée fracassante sur le marché des enchères avec un dessin de 35 centimètres payé 62 500 $, contre une estimation de 10 000 $ à 15 000 $ (From a Place of Goodness, Sotheby’s). C’était en 2018, année de sa première exposition au Whitney Museum (« To Wander Determined », octobre 2017-février 2018) et d’un nouveau contrat avec la galerie Stephen Friedman. Sa cote a pris une autre envergure cette année avec la vente d’un grand dessin au pastel, Compound Leaf, pour 598 000 $ à Londres (Sotheby’s, 26 juin 2019). Sélectionnée pour le Future Generation Art Prize 2019, Toyin Odutola se concentre sur la construction sociopolitique de la couleur de peau et dépeint une réalité alternative, où le passé colonial n’aurait jamais existé et où les personnages pourraient vivre sans le poids de cette culpabilité.

Adam Pendleton, Black Dada/ Column (K), 2015, acrylique et encre de sérigraphie sur toile, 2 panneaux de 122 x 192,5 cm © Sotheby’s

29 ans, 3 millions  et 4e place mondiale

La précocité du succès aux enchères de ces artistes témoigne d’une forte appétence des collectionneurs, mais, aussi, peut-être, d’un désir de renouveau. La plus jeune artiste afro-américaine faisant parler d’elle, Tschabalala Self, n’a que 29 ans. Diplômée de la prestigieuse Yale School of Art, elle a fait une arrivée spectaculaire aux enchères avec la vente de plusieurs toiles dans les plus belles salles de Londres et de New York, avec des résultats plus que prometteurs. Le succès se mesure d’emblée au taux de réussite de ses ventes, 100 % ! Les onze œuvres proposées en 2019 ont toutes été vendues au-dessus des estimations de Christie’s, Sotheby’s et Phillips. Avec près de 3 millions $ de résultat au cours de l’année, un prix moyen de ses toiles de 284 000 $ et une meilleure enchère proche du demi-million de dollars, Tschabalala Self prend la 4e place mondiale parmi les artistes de moins de 40 ans les plus performants aux enchères en 2019. Inspirée par l’artiste afro-américain Romare Bearden, Tschabalala Self crée des collages pour représenter des corps de femmes noires qui « défient les espaces étroits dans lesquels ils sont forcés d’exister ». Son objectif est de « créer des récits alternatifs autour du corps noir », d’ouvrir une brèche au-delà des fantasmes collectifs qui ont construit la perception contemporaine de la féminité noire. Le succès de ses œuvres, déjà présentes dans une vingtaine de collections publiques, témoigne de la volonté des collections (privées et institutionnelles) de se restructurer sur une voie critique, ouverte à de nouveaux prismes socioculturels. Bénéficiant d’une visibilité de plus en plus forte, l’art afro-américain offre ainsi de nouvelles pistes de lecture de l’histoire et de l’iconographie contemporaine, nous invitant à reconsidérer les codes occidentaux qui ont façonné l’histoire de l’art, donc du marché.

En partenariat avec Artprice.com

Tags:

Laisser un commentaire

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Retrouvez-nous sur Instagram
@diptykmagazine
Instagram n'a pas retourné le status 200.