D’abord pensée comme une expérience curatoriale, Art Basel Qatar en aurait presque fait oublier sa vocation commerciale, ralentissant la mécanique du marché. Pour autant, l’événement a atteint son objectif en s’inscrivant avec succès dans le calendrier de l’art mondial.
Dès l’entrée dans le premier espace d’exposition d’Art Basel Qatar, la vision curatoriale de la foire s’impose immédiatement. Des œuvres sculpturales d’Ali Cherri côtoient des peintures de Marwan, suivies de tissages de Manal AlDowayan et d’installations de Sophia Al-Maria. Ces rencontres se déploient aux côtés d’œuvres de figures plus familières du marché de l’art occidental, telles que Pablo Picasso et Georg Baselitz, ainsi que d’artistes comme Basquiat et El Anatsui, dont les pratiques ont profondément transformé l’art africain contemporain sur la scène internationale. En résulte une foire où des artistes issus de générations, de géographies et de positions de marché différentes sont présentés sur un pied d’égalité.

Ce sentiment d’équilibre est renforcé par le format cohérent de la foire : chaque galerie présente un seul artiste. Si ce modèle n’a rien de nouveau en soi, son application systématique à l’ensemble de l’espace confère à cette première édition un rythme singulier. En passant d’un stand à l’autre, les visiteurs découvrent des pratiques individuelles, laissant émerger des rapprochements qui traduisent une approche décentrée du commissariat. La conception spatiale de la foire renforce cette démarche, avec des stands uniformément soumis aux mêmes dimensions. Une configuration inhabituelle pour une foire d’art, où la puissance financière se traduit souvent par des espaces plus vastes ou une visibilité accrue. Dans l’édition qatarienne d’Art Basel, le fait que tous les participants opèrent dans des conditions identiques instaure une forme d’équité qui oriente la circulation de l’attention et de la valeur. Plusieurs visiteurs ont d’ailleurs décrit la foire comme étant plus proche d’une biennale que d’un événement commercial conventionnel.

Au-delà de la logique marchande
Cette bouture qatarie a réuni 87 galeries, associant des enseignes internationales établies venues de France, du Royaume-Uni et des États-Unis à une forte présence d’acteurs régionaux du Golfe et de l’ensemble du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord. Le Maroc était représenté par Loft Art Gallery, dont le stand était consacré à l’artiste Mustapha Azeroual. En résonance avec le thème curatorial de la foire, « Becoming », cette présentation monographique s’inscrivait dans la volonté de l’événement de mettre en avant des démarches artistiques singulières. Le directeur artistique de la foire, l’artiste égyptien Wael Shawky, avait en effet pris le parti de placer la réflexion artistique au cœur de l’organisation de la foire – assurant par là même sa cohérence –, sans nécessairement se conformer aux conventions du marché. La présence marquée de galeries locales et la participation d’artistes du Global South reflètent l’engagement de longue date de Shawky en faveur de modes de production portés par les artistes, que ce soit à Doha où il assure la direction artistique du centre d’art Fire Station ou dans le reste de la région à travers sa participation à diverses initiatives culturelles.Plus largement, la foire traduit l’ambition croissante de soft power culturel du Golfe. Les journées d’ouverture d’Art Basel Qatar ont ainsi positionné la foire non seulement dans le calendrier culturel régional, mais aussi au sein du circuit mondial des biennales et des foires d’art. Collectionneurs, commissaires, célébrités, conseillers et représentants de la presse ont assisté au vernissage, nombreux étant ceux arrivés directement de la Biennale de Diriyah à Riyad, dont plusieurs ouvertures se tenaient simultanément. Selon le communiqué officiel de la foire, 17 000 visiteurs ont fréquenté cette édition inaugurale, entre journées VIP et ouverture au public, près de la moitié des collectionneurs privés provenant du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord et de l’Asie du Sud.

Un marché en phase d’ajustement
Sur le plan commercial, la foire s’est déroulée à un rythme mesuré : les premiers jours ont surtout été marqués par des réservations d’œuvres plutôt que des ventes, tandis que de nombreux galeristes ont choisi de différer leurs annonces publiques au-delà de la période VIP. Cette dynamique a renforcé l’impression d’un marché encore en phase d’ajustement, sans produire de résultats immédiatement spectaculaires. Dans ce contexte, plusieurs galeries ont néanmoins fait état de ventes confirmées, en particulier sur les segments régional et intermédiaire du marché. Athr Gallery a ainsi vendu la majorité des éditions d’une série photographique d’Ahmed Mater, proposée à environ 50 000 dollars par édition de cinq photographies, auprès d’un ensemble de collectionneurs privés régionaux et internationaux, ainsi que d’acheteurs institutionnels. Les œuvres tissées de Manal AlDowayan, présentées par la galerie Sabrina Amrani, ont également été intégralement vendues, avec des prix atteignant 55 000 dollars.En choisissant de privilégier la visibilité artistique quitte à bousculer la logique de marché, la stratégie curatoriale a permis aux pratiques artistiques de se déployer au-delà de structures de stands rigides, mais le thème « Becoming » demeure vaste, limitant sa portée en tant que cadre conceptuel unificateur. Rien d’étonnant à cela, puisqu’il s’agit avant tout d’une plateforme commerciale, et non d’une biennale ou d’une exposition collective.
Par Rym Abouker
Art Basel Qatar, Msheireb, Doha, 5-7 février 2026

As visitors stepped into the first exhibition space of Art Basel Qatar, the fair’s curatorial vision became immediately clear. Sculptural works by Ali Cherri sat next to paintings by Marwan, followed by weavings by Manal AlDowayan and installations by Sophia Al-Maria. These encounters unfolded alongside works by figures more familiar to the Western art market, such as Pablo Picasso and Georg Baselitz, as well as artists like Basquiat and El Anatsui, whose practices have reshaped contemporary African art on the global stage. The result was a fair where artists from different generations, geographies, and market positions were presented on equal footing.

This sense of balance was reinforced by the fair’s consistent format: each gallery was dedicated to a single artist. While not a new model in itself, its systematic use across the entire space gave this edition a distinct rhythm. Moving from one booth to the next, visitors met with individual practices, allowing connections that reflect a decentered approach to curatorial practice. Several visitors described the fair as closer to a biennial than a conventional commercial event.

The fair’s design supported this approach. Booths were comparable in size, and no gallery expanded beyond equal spatial limits. This created a setting unusual for art fairs, where financial power often translates into larger displays or heightened visibility. At the Qatari edition of Art Basel, all participants operated within the same conditions, fostering a sense of evenness that guided the circulation of attention and value.This inaugural edition brought together 87 galleries, combining established international galleries from France, the United Kingdom, and the United States with a strong presence of regional actors from the Gulf and the wider Middle East and North Africa. Morocco was represented by Loft Art Gallery, which presented a booth dedicated to artist Mustapha Azeroual. Aligned with the fair’s curatorial theme of Becoming, the booth exemplified the fair’s emphasis on single-artist presentation, situating a North African practice within broader discussions of artistic experimentation and market positioning.

Artistic director Wael Shawky played a key role in shaping this atmosphere. His vision placed artistic thinking at the center of the fair’s organization, ensuring its coherence. As Shawky has noted in several public appearances, the fair was conceived with a strong focus on artistic visibility that did not necessarily follow market conventions. The prominent presence of local galleries and the participation of artists from the Global South reflect Shawky’s long-standing engagement with artist-led production, now anchored in Doha through his artistic direction of the Fire Station residency space and his broader involvement in regional cultural initiatives.The opening days positioned the fair not only within the region’s cultural calendar but also within the global circuit of biennials and art fairs. Collectors, curators, celebrities, advisors, and members of the press attended the vernissage, many arriving from the Diriyah Biennial in Riyadh, where several openings were taking place simultaneously. According to the fair’s official release, 17,000 visitors attended the inaugural edition across VIP and public days, with nearly half of the private collectors coming from the Middle East, North Africa, and South Asia.

Commercially, the fair unfolded at a measured pace, with the opening days pointing to works initially recorded as reservations rather than confirmed sales, and dealers delaying public announcements beyond the VIP period. This contributed to the perception of a still-calibrating market rather than producing immediate headline results. Within this context, several galleries nevertheless reported confirmed activity, particularly in the regional and mid-market segments. Athr Gallery sold most editions of a photographic series by Ahmed Mater, priced at around USD 50,000 per edition of five photographs, to a mix of regional and international private collectors as well as institutional buyers. Manal AlDowayan’s woven works, on sale at Sabrina Amrani Art Gallery, were also fully sold, with prices reaching USD 55,000.Another critical dimension of this first edition lies in its curatorial framing. Conceived around the theme of Becoming and structured as an open-format exhibition, Art Basel Qatar emphasizes dialogue and storytelling as organizing principles. While these strategies allow artists’ practices to unfold beyond rigid booth structures and occasionally unsettle market hierarchies, the theme itself remains broad, limiting its force as a unifying conceptual framework. This is not surprising, as it is important to remember that this is a commercial platform, not a biennial or group exhibition.
Rym Abouker
Art Basel Qatar, Msheireb, Doha, 5-7 february 2026