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[Art & botanique] Episode #1 Un parfum de scandale

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Peut-on être révolutionnaire et aimer les fleurs ? En arabesque ou en bouquet, sculpté dans la pierre ou ancré dans l’espace pictural, le motif végétal est un grand classique de l’histoire de l’art. L’art contemporain s’inscrit dans cette tradition. Sauf qu’il modifie plus radicalement l’usage de ce motif pour en faire un outil de réflexion incisif à l’ère des réalités virtuelles, de l’urbanisation galopante et des grands enjeux écologiques.

En cette période de confinement, Diptyk vous propose une petite balade bucolique (et non exhaustive) au cœur de ces pratiques contemporaines qui (ré)invoquent le végétal pour mieux questionner notre rapport au monde. Et si « la petite fleur » réputée inoffensive était plus subversive qu’on ne le croit ?

Joan Fontcuberta, Lavandula angustifolia, 1984, serie Herbarium

De la feuille d’acanthe antique aux nymphéas de Claude Monet, en passant par les volutes végétales des arts islamiques ou les paysages tourmentés des romantiques allemands du XIXe siècle, le monde végétal se révèle une source d’inspiration intarissable. C’est que le vivant n’est pas « utilisé seulement parce qu’il est là », remarquait l’anthropologue Claude Lévi-Strauss, mais parce qu’il « propose à l’homme une méthode de pensée ». Par la diversité de ses formes et de ses couleurs, par la symbolique sacrée ou profane dont il a été investi, le végétal exerce un pouvoir d’attraction sur les artistes contemporains qui s’en approprient les codes et les détournent au gré de préoccupations plastiques et intellectuelles hétéroclites, parfois antagonistes.

Les fleurs acidulées maintes fois sérigraphiées d’Andy Warhol, chantre pop d’une société industrielle triomphante (Flowers, 1964), deviennent ainsi un sujet décoratif de masse là où, quelques années plus tard, l’artiste italien Giuseppe Penone – rattaché à l’Arte Povera – recherchera, en réaction à cette même société de consommation, la poésie inhérente au végétal avec des sculptures d’arbres en bois ou bronze grandeur nature.

De fait, les représentations plastiques de la flore se révèlent très diverses, que ce soit dans les fleurs à pois de YAYOI KUSAMA, les roses en voie de liquéfaction de Cy Twombly sans oublier le traitement convulsif qu’en propose ANSELM KIEFER (Die Orden der Nacht, 1996). Derrière ces différentes approches plastiques, l’enjeu est loin d’être uniquement ornemental.

Anselm Kiefer, Die Orden der Nacht (Les Ordres de la nuit), 1996. Acrylique, émulsion et shellac sur toile

Un parfum de scandale

Si le motif végétal transcende les mouvements artistiques, ce n’est pas au nom de l’innocence ou de la pureté auxquelles on l’associe régulièrement. Bien au contraire. Sous l’objectif de l’Américain ROBERT MAPPLETHORPE, connu pour ses nus provocateurs et ses portraits du milieu underground new-yorkais des années 1970-80, la fleur devient sulfureuse. Dans des compositions extrêmement soignées – jeux d’ombres et de lumière, rectitude du cadrage – qui renvoient à la grande tradition classique, les fleurs de Mapplethorpe sont tout à la fois magnifiées et montrées pour ce qu’elles sont : l’organe sexuel de la plante. « Quand j’ai exposé mes photographies, j’ai essayé de juxtaposer une fleur, puis une photo de sexe, puis un portrait, de façon à ce qu’on puisse voir qu’il s’agit de la même chose. » Leurs courbes, leurs nervures, leurs torsions dialoguent avec d’autres images, celles de corps érotisés, motif obsessionnel qui habite l’ensemble de la production de Mapplethorpe. On retrouve cette même fascination pour la puissance érotique des fleurs chez le Japonais Nobuyoshi Araki qui use de cadrages resserrés pour capter les plus intimes détails de leurs plis colorés. Analogie à peine voilée avec le sexe féminin.

Quand elle n’est pas le révélateur du sens caché des choses, la photographie peut se faire leurre. Un artiste comme JOAN FONTCUBERTA joue de la beauté plastique des plantes pour bousculer nos représentations du monde végétal. Dans la série Herbarium (1984), les plantes qu’il photographie avec une précision quasi documentaire se révèlent être, après un temps d’observation, de véritables chimères. Qui imaginerait qu’une espèce savamment nommée Lavandula angustifolia (nom scientifique donné à la lavande) se compose de rebuts organiques, y compris d’une tête de poulet ? En reprenant les codes de la taxinomie botanique – cadrages identiques, classification, noms savants – l’artiste espagnol interroge, non sans ironie, notre crédulité face à la vérité des images et au discours scientifique.

Mona Hatoum, Jardin suspendu, 2008, installation, sacs de jute remplis de terre et de graines

Fleurs de résistance…

Loin de ces jeux sur les représentations, des artistes conceptuels comme MONA HATOUM ou Ninar Esber s’approprient le végétal pour en faire un outil critique face aux tensions qui parcourent les sociétés contemporaines. Avec Jardin Suspendu (2008), Mona Hatoum se réfère ironiquement à la célèbre merveille babylonienne pour évoquer les conflits géopolitiques au Moyen- Orient. Son jardin se compose d’un mur de sacs de sables – installation pare-balles présente dans les zones de guerre – que l’artiste d’origine palestinienne a remplis de graines qui germent et crèvent le tissu des parois. À l’image d’une nature qui finit toujours par reprendre ses droits. À l’opposé, chez Ninar Esber (Liban), la germination n’a pas lieu. Les graines au cœur de sa performance The Good Seed (2012), qu’elle trie mécaniquement selon leurs formes et leurs couleurs, deviennent le symbole du rejet de l’altérité dans nos sociétés contemporaines.

Savez-vous ce qu’est “la guérilla gardening”, utilisée par plusieurs artistes? Suite au prochain épisode…

Emmanuelle Outtier  

Culture Art

« Est-il possible d’être révolutionnaire et d’aimer les fleurs ?» est le titre d’une exposition de Camille Henrot, en 2012, qui a transformé la galerie Kamel Mennour en jardin botanique. L’artiste française qui annonçait « ne pas aimer les fleurs et leur statut ambivalent » y montrait d’étranges compositions inspirées de l’ikebana, art floral japonais traditionnel. Camille Henrot soulignait que « chacune de ces compositions avait été élaborée en référence à un livre choisi dans sa bibliothèque, auquel elle fait subir une sorte de devenir fleur. » En mettant en pot Victor Segalen, Edouard Glissant ou Claude Lévi-Strauss, elle crée un ensemble de correspondances poétiques qui rappellent que la littérature a aussi vocation à germer et éclore dans les esprits. Dans un même temps, elle s’amuse à défaire « la hiérarchie mentale propre à la culture occidentale, qui a toujours tendance à idéaliser les arts du discours et à sous-éva- luer les arts du quotidien, comme la décoration florale. »

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