Amina Agueznay déploie une installation monumentale où textile, architecture et mémoire composent un espace de circulation et de seuils. Nourrie par des années de travail de terrain, l’œuvre fait dialoguer gestes vernaculaires, histoire des formes et pensée contemporaine dans une expérience à la fois physique et sensible.
L’œuvre textile d’Amina Agueznay étonne d’abord le visiteur par son dépouillement et sa grande rigueur technique. Située dans les 300 m2 de la salle des Artiglieri à l’Arsenale, dont le nom proviendrait de l’arabe Dar al-sinâ’a désignant une maison de fabrication ou un atelier, l’installation Asǝṭṭa se constitue de centaines de bandes modulaires, tissées ou brodées, dans différentes régions du Maroc, « du Moyen Atlas à l’Oriental en passant par la région du Souss Massa », précise l’artiste. Un visiteur pressé ne se donnerait pas la chance de voir se révéler à lui un travail exigeant, mêlant les techniques et les savoir-faire. Tissées en grande partie à la verticale, les bandes modulaires, composées à partir de laine ou de raphia – matériau rencontré par l’artiste lors de sa résidence malgache à la Fondation H en 2023 – dessinent tout d’abord les contours d’un espace géographique pouvant aussi bien évoquer la lagune vénitienne, comme le suggère le titre Estuaries, que les montagnes du Haut Atlas, vues du ciel. En amont, d’autres modules de laine blancs laissent apparaître des figures dont le motif est emprunté à des céramiques réalisées dans les années 1960 par Malika Agueznay. « Il était important de rendre hommage à ma mère », explique Amina Agueznay, évoquant des photos d’archives et des films Super 8 réalisés à l’École des Beaux-Arts de Casablanca et retrouvés par des membres de sa famille, dans lesquels apparaissent ces carreaux qu’Amina a toujours connus insérés dans les murs de l’atelier maternel. La palette chromatique d’un rouge brique donne l’impression d’avoir été prélevée à même les murs, comme s’il s’agissait de faire dialoguer les époques et les géographies. Au fur et à mesure de sa déambulation, le visiteur découvre au-dessus de sa tête d’autres bandes modulaires tissées à l’horizontale permettant d’esquisser les contours d’un métier à tisser, donnant son nom à l’installation tout entière, Asǝṭṭa.
Une seconde peau
Si l’intention de départ avait été de reproduire à l’identique le mur des Artiglieri, en utilisant différentes techniques et savoir-faire tels que la vannerie ou le tissage, très vite s’est imposée l’idée de créer une seconde peau qui se détacherait du bâtiment lui-même. « Il me tenait à coeur de créer un tissage monumental en trois dimensions », explique l’artiste, rapprochant cette « seconde membrane qui se décolle du mur » de l’espace négatif spécifique au monde architectural. « De cette membrane, on a alors des seuils (âatba) qui se décollent et investissent l’espace d’exposition », ajoute-t-elle, évoquant le jeu qui s’immisce entre le mur et les bandes modulaires ou entre certains modules et les vitres extérieures, laissant affleurer dans la pièce Clair-Obscur quelques rais de lumière vénitienne, rappelant la fonction du moucharabieh. Le studio de design et d’architecture Cookies Architecture, basé à Rotterdam et Paris, ayant accompagné l’artiste et l’équipe curatoriale souligne aussi cette volonté de laisser respirer les différents seuils constituant le parcours : « Plutôt que de considérer le pavillon comme un contenant neutre, le projet articule une séquence de zones intermédiaires où surfaces tissées, structure et bâtiment interagissent pour produire une expérience continue, permettant au visiteur de se déplacer à travers des strates d’espace, de matière et de lumière ».
Loin d’être uniformes, les différentes pièces de l’exposition exploitent un vocabulaire plastique rigoureux, allant du triangle aux tubes (qwaddess), en passant par les chaînes (snassels) ou les cocons (bwidat). Pour autant, l’improvisation reste de rigueur comme en témoigne la pièce Trance réalisée par la maîtresse-artisane (Maâlma) teinturière Bahija El Hafidi, de l’association Dar Saniâ Bejaâdia, dans la province de Khourigba. Invitée par Amina Agueznay à reproduire à grande échelle le premier tapis qu’elle avait réalisé dans un état de transe, l’artisane en prolonge le geste par des motifs « à l’infini », selon ses propres mots, témoignant de la puissance universelle de l’instinct créateur. On mesure combien le compagnonnage qu’entretient l’artiste avec les maîtresses-artisanes (Maâlmates) depuis une trentaine d’années, fait de confiance et de respect mutuel, atteint ici une vitesse de croisière inégalée et une virtuosité d’exécution qui frappe le public parfois élitiste de la Biennale. « La conversation avec Amina est continue », reconnaît la commissaire d’exposition Meriem Berrada, ajoutant que la force de l’artiste est d’avoir aussi « réussi à réactiver des circulations possibles, notamment entre Venise et le Maroc ».
La rosetta
Toute la puissance visuelle et quasiment tactile d’Asǝṭṭa est aussi d’évoquer, selon le mode mineur imaginé par la curatrice de la Biennale Koyo Kouoh, des histoires de continuités et de ruptures mettant en ligne de mire les questions de transmissions chères à l’artiste. On se souvient de la pièce monumentale Curriculum Vitae qui avait été présentée dans l’exposition « Ce qui s’oublie et ce qui reste » au Musée de l’histoire de l’immigration à Paris en 2021, curatée déjà par Meriem Berrada. Il avait été alors demandé aux Maâlmates de tisser en noir sur des bandes blanches les symboles dont elles connaissaient le sens, et de tisser inversement en blanc sur des bandes noires ceux dont la signification leur échappait. Dans la cité des Doges, Amina Agueznay intervient à même les murs de la salle des Artiglieri à travers une installation Interstices composée à partir de baguettes d’argent sur lesquelles sont apposées des perles, souvenir d’un atelier qu’elle avait animé en 2009 auprès d’artisans de la région de Laâyoune. « Lors de cet atelier, explique la curatrice, les artisans lui présentent une pierre qu’ils disent provenir du désert et qu’ils nomment shriâa. Mais pour Amina, il s’agit d’une perle appelée rosetta, conçue à partir d’une technique de verre coloré en vogue à Murano depuis le XVe siècle ». Épousant les anfractuosités et les irrégularités des murs de l’Arsenale, l’installation Interstices raconte aussi une histoire de circulations, rappelant la puissance commerciale qui fut celle de Venise avant la Renaissance. Artiste et chercheuse, Inès Abergel a documenté la partie historique de l’exposition et rappelle la dissymétrie des rapports qui existaient déjà entre le Nord et le Sud : « Cette perle de verre a été injectée en Afrique dès le XVe siècle par des marchands hollandais et elle est devenue un instrument de troc pour les échanges de marchandises, et sans doute aussi pour le marché d’esclaves. Mais elle a été aussi réappropriée par les populations locales et, avec le temps, a revêtu une dimension apotropaïque. Autour d’elle se déploient récits, croyances et légendes, qui lui confèrent une aura singulière. Très recherchée, elle fut considérée comme « la perle des rois » et particulièrement prisée chez les Bamilékés ».
Protectrice et ouverte à la circulation, Asǝṭṭa frappe par sa capacité à faire dialoguer les espaces et les temporalités, comme la promesse d’un monde qui opposerait aux replis nationalistes la puissance des échanges. S’il prête une oreille attentive, le visiteur pourra aussi écouter des bribes d’une installation sonore Sottovoce, produite par Anna Raimondo, reproduisant les voix d’un atelier et faisant entendre un chant immémorial que l’artiste M’barek Bouhchichi adressa un jour aux étoiles. Celles qui brillent aussi dans les yeux apaisés des visiteurs.
Olivier Rachet