Bien que les galeries et les lieux culturels de Beyrouth aient rouvert mi-novembre, les événements internationaux sont annulés. La scène libanaise s’adapte autant qu’elle peut à la situation de guerre, malgré la peur, le stress et les ordres d’évacuation.
Résilience, vous avez dit résilience ? « Ce n’est plus de la résilience, c’est de l’épuisement, lâche Lina Kiryakos, directrice de la galerie Sfeir-Semler à Beyrouth. C’est une violence inhumaine que l’on subit. Même si l’on est toujours en vie, on est à bout. Le Liban est le laboratoire d’une guerre futuriste, nous sommes les éléments d’un jeu. C’est effrayant de constater que ça existe. » Après 5 ans de crises politiques, économiques et sanitaires, aggravées par l’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020, la guerre à Gaza s’est étendue au pays du cèdre, déjà à genoux. « À l’heure où je parle, un drone plane au-dessus de nos têtes, et la banlieue-sud est bombardée. Depuis ce matin, il y a eu 12 avis d’évacuation. On essaie de continuer à faire notre travail mais cela demande une énergie épuisante. » En septembre, lorsque la guerre a éclaté, la galerie Sfeir-Semler a, comme toutes les autres, décidé de fermer ses portes. Mais la réouverture des établissements scolaires publics début novembre a incité les lieux culturels à suivre le mouvement. « Les règles ne sont pas établies mais on comprend mieux les contours de la guerre, explique Lina Kiryakos. On s’habitue à cette nouvelle réalité, même si cela exerce une pression sur la programmation et les heures d’ouverture. Notre équipe vient de différents quartiers de la ville et on ne peut pas l’exposer au danger. Malgré la situation, les gens souhaitent continuer à travailler, et le public veut faire des choses qui amusent et font du bien. »Déjà cet été, la situation était pesante. La galerie, présente dans le centre-ville et dans le quartier portuaire de la Quarantaine, avait décidé d’annuler le vernissage de l’exposition Festival d’(in)gratitude de Walid Raad, programmée du 7 août 2024 au 4 janvier 2025. Pour elle, comme pour les autres opérateurs, il est impossible de se projeter sur la programmation 2025. Car les artistes et les œuvres sont pour la plupart à l’étranger, les vols sont perturbés, et les cargos n’arrivent plus. « La ville est asphyxiée », note Lina Kiryakos. Les foires internationales comme Frieze ou Art Basel permettent de pallier partiellement le manque, de même que la présence d’une antenne de Sfeir-Semler à Hambourg. Mais les moyens gigantesques mis sur l’exposition de Walid Raad ne pourront pas être amortis par le passage à Beyrouth des collectionneurs et commissaires d’exposition.

Espaces d’échappatoire et de réunionMalgré le climat de chaos et d’incertitudes, le Pavillon Nuhad Es-Saïd pour la culture, un nouvel espace dédié à l’art et au patrimoine, a ouvert ses portes début novembre. La Fondation Nationale du Patrimoine qui gère cet espace, a fait le choix de rester accessible aux visiteurs désireux de découvrir « Portes & Passages, une traversée du réel et de l’imaginaire ». Initialement prévue le 18 septembre, l’inauguration de cette première exposition avait dû être annulée en raison de l’attaque des pagers (l’explosion des bippers de plusieurs membres du Hezbollah, ndlr). « La situation de crise permanente a des conséquences multidimensionnelles, explique Juliana Khalaf, co-directrice du Beirut Museum of Art (BeMA) qui a conçu et organisé cette exposition. Dans le contexte de notre écosystème culturel, il faut sans cesse trouver des solutions. » C’est d’ailleurs la raison d’être du BeMA, créé pour répondre aux circonstances des dernières décennies, qui ont entraîné la dégradation du patrimoine artistique. Depuis 2015, il gère la collection du ministère de la culture et restaure un millier d’œuvres datant de 1890 à 2005, soutenu par les fonds privés d’Apeal (Association pour la promotion et l’exposition des arts au Liban). D’ici son ouverture officielle prévue en 2027, BeMA œuvre à la transmission du savoir-faire sur la conservation, en délivrant des formations en partenariat avec les universités. « L’important est de créer des espaces publics baignés par une culture qui nous unisse », rappelle Juliana Khalaf. Pour cette exposition inaugurale, la directrice artistique de BeMA, Clémence Cottard, a choisi de montrer en parallèle des artistes modernes de la collection du ministère, le travail d’artistes contemporains tels que Rayyane Tabet, Lamia Joreige, Caroline Tabet, ou Nasri Sayegh autour du patrimoine. « C’est la guerre qui nous interrompt, pas le contraire, souligne Alfred Tarazi qui y présente l’installation Hymne à l’amour sur les enjeux de la mémoire. Tant qu’on est vivant, on continue de créer car on n’a pas d’autres moyens de survivre, à tous les niveaux. Le public est ravi de voir un nouvel espace. La culture montre qu’on existe encore. » Le Musée national a également rouvert ses portes, de même que les dizaines de galeries, le théâtre Monnot, et l’Institut français de Beyrouth. « Les visiteurs affluent, affirme Juliana Khalaf, l’art est un lieu d’échappatoire qui rappelle que notre culture ne mourra jamais, une forme de résistance. »

Enfant des guerres permanentesLe musée Sursock, monument historique au cœur d’Achrafieha, quant à lui, fermé ses portes fin octobre pour ne les rouvrir qu’en 2025. Tout juste restauré après les dégâts majeurs dus à l’explosion du port en août 2020, l’institution a préféré marquer une pause afin de garantir sa mission d’accessibilité à tous les publics. Le dîner de gala prévu en décembre pour récolter des fonds annuels a dû être annulé, et il faut désormais trouver des solutions à l’extérieur du Liban. « Les aides vont en priorité aux déplacés », raconte la directrice Karina el-Hélou qui arpente les capitales européennes, enchaînant les rendez-vous avec les donateurs de la diaspora et les institutions internationales. Depuis que la guerre a éclaté en 1975, le musée Sursock a connu des fermetures récurrentes. « Il a fallu s’adapter à chaque crise sécuritaire et économique en trouvant des solutions de dernière minute en termes de financement mais aussi de programmation. Cela apprend à agir vite avec les moyens du bord pour continuer », confie la jeune directrice nommée en 2022. En réponse aux bombardements et aux destructions massives dans le sud du pays, une exposition des œuvres de la famille Baalbaki, originaire de cette région, est prévue à la réouverture. D’ici là, les activités du musée se concentreront sur des actions éducatives auprès des enfants déplacés, avec des ateliers autour de l’art moderne animés par des illustrateurs libanais hors-les-murs.

RésisterCôté arts du spectacle, la compagnie théâtrale Zoukak a, elle aussi, choisi d’intervenir auprès des déplacés avec des sessions d’art thérapie dans les écoles et un spectacle pour enfants au Studio, dans le quartier du Fleuve à la périphérie de Beyrouth. « La cruauté que vivent les Palestiniens et les Libanais nous fait beaucoup réfléchir », livre Omar Abi Azar, dramaturge et co-directeur de Zoukak. Chaque jour, la compagnie publie une « Lettre du terrain » sur les réseaux sociaux. Des micros ouverts au public sont organisés au studio, et tous les fonds récoltés lors des événements sont reversés à des associations venant en aide aux réfugiés. « Il ne s’agit pas de s’adapter mais de revoir notre façon de travailler pour répondre à notre croyance dans la nécessité d’être ensemble tant qu’on est encore vivant », déclare Omar Abi Azar, qui tient à rappeler que Zoukak a été fondé en 2006 pendant la guerre. En attendant, le festival organisé par la compagnie a dû être annulé, comme tous les festivals internationaux prévus au Liban. Depuis la crise financière de 2019, Omar Rajeh, directeur du festival international de danse contemporaine Bipod, réfléchit à comment adapter les formats en proposant des performances interactives, des laboratoires créatifs et des ateliers dans des espaces non conventionnels. La participation d’artistes étrangers à sa prochaine action Shift, prévue en avril 2025 avec des partenaires européens, semble compromise. « Les artistes restés au Liban se sentent très seuls en ce moment, ils ne reçoivent aucun soutien international et c’est le moment de mettre la lumière sur eux », en déduit le chorégraphe établi depuis quelques années à Lyon. « Ce qui se passe au Liban et en Palestine concerne le monde entier. Ces images de barbarie ne pourront pas être oubliées facilement. Et en l’absence de toute condamnation, la culture est la chose la plus forte que nous pouvons faire. » De nombreuses initiatives témoignent de la solidarité du monde artistique envers le Liban. « Photographers for Lebanon», organisée le 14 novembre à Paris, est la dernière en date. Emma Zahouani Burlet, Marguerite Bornhauser, Lara Tabet, Randa Mirza et Yasmine Chemali ont réussi à mobiliser une centaine de photographes qui ont offert une œuvre pour une vente en soutien aux familles touchées par la crise. Parallèlement, l’association Menart Friends présente un coffret regroupant quatre photographies réalisées et offertes par Guillaume Taslé d’Héliand, spécialiste des sites romains du Proche-Orient. La totalité des bénéfices servira à financer des initiatives contribuant au rayonnement du patrimoine culturel au Liban, à l’heure où ces trésors historiques sont menacés par le conflit armé. Par Nada Ghosn