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El Hadji Malick Ndiaye : « Dak’art a contribué à créer une esthétique propre »

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Crise sanitaire, nouveau modèle pour le monde de l’art, Dak’art… nous avons longuement discuté avec Malick Ndiaye, jeune historien de l’art sénégalais propulsé directeur artistique de la 14e édition de la biennale de Dakar qui aurait dû s’ouvrir fin mai. 

Malick Ndiaye, directeur artistique de la 14e édition de la biennale de Dakar.

Après plusieurs mois d’arrêt des activités du fait de la crise sanitaire mondiale, comment se porte la scène sénégalaise? 

Elle a été très active pendant la pandémie. Les artistes ont investi les murs de la ville pour sensibiliser le public sur les gestes barrières. Elle souffre bien sûr du report de la biennale qui offre une visibilité et des échanges avec les collectionneurs. L’État sénégalais a, toutefois, débloqué 3 milliards de francs CFA (environ 45 millions de dirhams, ndlr) pour le monde de la culture.

 

Qu’a révélé cette crise sur le fonctionnement du monde de l’art ? 

L’une des leçons que nous devons tirer, c’est que nous devons plus que jamais développer les structures et les politiques publiques qui rendront vivace le marché de l’art local. Actuellement, le marché est à 90 % basé sur des achats extérieurs. Or, nous avons beaucoup de collectionneurs au Sénégal. Il y a donc un marché informel qui nécessite d’être soutenu et clarifié pour savoir qui achète à quels artistes et à quel prix.

Le Palais de Justice a été réhabilité en 2016 et accueille depuis l'exposition internationale de Dak'art.

Le modèle des biennales changera-t-il aussi ? 

Le monde de l’art, qu’on le veuille ou non, est un monde de la relation. Il favorise la mobilité des personnes, des idées et des savoirs. Cette mobilité peut être en partie palliée par le virtuel. Mais il n’en reste pas moins que le contact physique avec les œuvres est primordial. ll faudra trouver de nouveaux moyens d’articuler présentiel et virtuel. Mais ce n’est pas tout à fait nouveau. Le virtuel venait déjà résoudre les problèmes de mobilité. Lors de la dernière biennale, j’étais en charge des colloques scientifiques. Nous avions mis en place un système de streaming pour que les chercheurs ou les artistes qui ne pouvaient pas se déplacer à Dakar puissent suivre les débats. Simplement, cette crise va sans doute amplifier ce genre de formats. Cette pandémie montre la nécessité de forger de nouveaux modèles. Ce qui est d’ailleurs porté par le thème de la biennale, Indaffa (la forge en français, ndlr), qui était prémonitoire.

 

À ce propos, le titre de cette biennale est en sérère, la langue nationale, que vous traduisez ensuite en français et en anglais. Pourquoi ce choix ? 

L’idée était de choisir une langue qui interpelle les imaginaires africains. Pourquoi le sérère ? Parce que l’esprit même de cette biennale est un appel à une désobéissance aux modèles déjà servis. C’est un appel à reconsidérer notre patrimoine, à dresser un bilan et à se poser des questions au regard des nouveaux paradigmes qui agitent le monde. Nous sommes dans un monde qui bouge, où l’Afrique est vue comme le lieu des futurs possibles. Les consciences citoyennes et nationales émergent. Il y a un appel à revoir  les certitudes de l’histoire. Récemment, le franc CFA a été remis en question, par exemple. La question des objets d’art africains détenus par les musées européens secoue. Les gens semblent tout d’un coup découvrir le patrimoine et comment ils doivent le considérer. Au niveau global, les défis écologiques créent des débats et des positions… L’Afrique doit saisir ce tournant : nous sommes à un moment où, que ce soit au niveau du savoir, au niveau économique ou au niveau géopolitique, tout devra être renégocié.

Une oeuvre de Pascale Monnin dans le patio du Palais de Justice - Dakar 2018.

La biennale fête en 2020 ses 30 ans. Qu’a-t-elle apporté selon vous aux arts du continent ? 

L’art contemporain africain doit évidemment beaucoup à Dak’art. La biennale est un espace de légitimation de la scène régionale et continentale qui, d’un point de vue sociologique, a participé à la construction d’un goût esthétique propre. Elle a aussi aidé à connecter des mondes, à faire circuler les imaginaires, les artistes et les savoirs. Notamment dans les années 90, les grandes problématiques qui étaient discutées aux quatre coins du continent convergeaient ponctuellement à Dakar. Donc ces 30 ans sont une date anniversaire importante : ce sera le moment de considérer le chemin parcouru, mais aussi de mieux jauger le temps qui est devant soi, c’est-à-dire le futur de cette biennale.

 

Quel est ce chemin parcouru ? 

La biennale a été créée en 1990 pour combler un vide après l’impact historique du premier Festival mondial des arts nègres en 1966. Malgré plusieurs tentatives, il manquait un événement régulier qui compulse la diversité créative du continent. Parallèlement, la communauté artistique sénégalaise, qui se constituait à ce moment-là en association ou en collectif, a interpellé l’État sur la nécessité d’un événement. L’Association nationale des artistes plasticiens du Sénégal avait un discours face aux politiques, des revendications et des idées qu’elle mettait sur la table. La période était aussi propice : les politiques, après la période de « désenghorisation » qui avait mis fin à l’État-providence dont bénéficiait le secteur culturel, avaient envie de redorer leur blason.

Ce qui est intéressant, c’est que la biennale telle que nous la connaissons s’est faite au fur et à mesure, à force de réajustements. Au départ, c’était une biennale des arts et des lettres, avec une formule calquée sur le Festival des arts nègres qui était pluridisciplinaire. En 1994,  la 3e édition a été annulée pour repenser le modèle. C’est à partir de là qu’il a été décidé d’en faire une biennale exclusivement consacrée aux arts visuels. Puis Dak’art  s’est développé. Or, quand une biennale grandit, elle n’appartient plus au pays mais au monde entier. La présence des artistes sénégalais dans la sélection officielle s’est de plus en plus amoindrie. De cette frustration sont nés les off qui sont aujourd’hui une composante importante de la biennale.

Vue de l'exposition internationale en 2018.

Quel est justement l’impact de cette biennale pour la ville et les Dakarois?

Il est incommensurable ! Depuis 1990, la biennale a bien sûr stimulé la créativité des artistes locaux mais aussi jeté un regard positif sur le Sénégal et Dakar. Résultat, nous avons de plus en plus de galeries qui veulent s’y installer ou de musées créés. Pensons à celui consacré à Ousmane Sow, ouvert en 2018, ou plus récemment au Musée des civilisations noires. Grâce à la biennale, Dakar a développé une expertise dans le domaine culturel qui est prisé par les autres pays. Il y a aussi l’impact économique avec le tourisme qui bat son plein pendant cette période. En 2018, une commission a d’ailleurs été créée pour mesurer les impacts économiques de la biennale. Le développement humain est moins facile à quantifier. En Afrique particulièrement, avec les conditions globales que nous connaissons, la culture qui soigne les âmes et les élève, c’est quelque chose d’incalculable.

Olanrewaju Tejuoso, Oldies and goodies (détail), 2016, matériaux mixtes. Courtesy de l’artiste

On remarque souvent que l’un des enjeux des biennales sur le continent est de réussir à toucher le public local. Dak’art est un événement qui draine un public international, est-elle aussi un moment pour les Dakarois? 

Je pense que la population s’est au fur et à mesure accaparé la biennale. Des cars entiers d’élèves viennent la visiter grâce à un programme pédagogique développé avec les établissements scolaires. Mais cela ne suffit pas, loin de là. La biennale reste visitée en majorité par un public international. Il nous faut conquérir le public local par de nouvelles stratégies. Comme à Venise ou Sao Paulo, on met des œuvres dans de grands hangars, les gens font la queue, visitent puis s’en vont. Il faut rompre avec ce modèle d’exposition. Pour la prochaine édition, j’ai proposé qu’on utilise les écrans géants qui envahissent nos villes non pas comme un outil de communication mais comme un outil de connection avec les espaces de la biennale. Pour remobiliser le public, nous proposerons le projet «Doxantu » qui consiste à inviter sculpteurs, designers et installationnistes à faire des œuvres in situ le long de la Corniche Ouest. Nous misons sur la monumentalité des œuvres pour favoriser une immersion et l’inclusivité de la population qui se sentira comme prise au piège à l’intérieur des œuvres. C’est aussi un plaidoyer pour cette zone sous-exploitée et sujette à la spéculation immobilière. Ce sera une occasion d’améliorer le cadre de vie des Dakarois. Ce qui est aussi intéressant au vu des circonstances actuelles, c’est que ce dispositif permet non seulement de régler la question du public local mais également la nécessité de respecter les distanciations physiques. Nous expérimenterons, comme les autres acteurs culturels dans le monde. Le futur des biennales sortira de ces expériences.

Propos recueillis par Emmanuelle Outtier

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