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[Portrait] L’énigme Fouad Bellamine

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Figure incontournable de la peinture moderne et contemporaine marocaine, le peintre fait l’objet d’une rétrospective au MMVI à Rabat. Portrait d’un artiste passeur entre les générations. 

Monstrueux ! C’est le mot qui vient parfois à l’esprit de certains lorsqu’ils entendent les sentences définitives, mais si justes, de Bellamine sur le monde artistique contemporain. Il est surtout un monstre de peinture et d’érudition auquel le MMVI rendra prochainement un hommage plus que mérité : nécessaire. Un artiste pour qui la peinture fut une planche de salut. Échanger avec Bellamine, comme aiment à le faire nombre d’artistes contemporains toutes générations confondues – d’Amina Benbouchta à Younès Rahmoun, en passant par Mohamed El Baz, Safaa Erruas ou Morran Ben Lahcen –, c’est d’abord profiter d’une générosité intellectuelle sans égale.

Pour qui est autorisé à pénétrer dans son antre – un appartement de Hay Riad, à mi-chemin entre musée imaginaire et agora où les controverses vont bon train –, il n’échappe pas que ce lieu toujours ouvert contient toute la mémoire sensible d’une histoire de l’art maîtrisée sur le bout des doigts. L’artiste y détient une collection de plus de 200 œuvres, dont 70 pièces majeures de la peinture marocaine parmi lesquelles se rencontrent des Gharbaoui, Cherkaoui, Belkahia, Hamidi, mais aussi des pièces plus récentes de jeunes artistes dont il accompagne souvent le parcours. Il a été l’un des tout premiers à acquérir des œuvres de Younès Rahmoun et Safaa Erruas, qui se souvient de la générosité avec laquelle le peintre leur ouvrit, à leur sortie des Beaux-Arts, son atelier de la rue du Caire à Rabat : « En sortant de chez lui, on avait tous envie de peindre », raconte-t-elle. Pour Mohamed El Baz, avec qui il a collaboré à plusieurs reprises, cette collection « est une façon de raconter l’histoire de l’art marocain, à sa façon. » 

1995, Fouad Bellamine à Paris dans son atelier rue de Sèvres avec Alain Macaire

Une collection tout aussi impressionnante de revues et de livres d’art, qu’il partage avec amour, nous rappelle que chez cet ancien enseignant (à Paris VIII et au Centre Pédagogique Régional de Rabat), la passion du geste est inséparable de la connaissance théorique : « On formait alors des enseignants, pas des artistes », se souvient-il, regrettant l’absence aujourd’hui de véritables écoles d’arts appliqués. Lui qui a reçu une formation académique ne cesse d’ailleurs d’être étonné par la prédominance, chez les artistes dits contemporains, d’une tendance qu’il qualifie de « conceptuel naïf ». Si au lendemain de l’Indépendance « des artistes formés sur le tas » pouvaient céder à ce penchant, il témoigne aujourd’hui d’un manque flagrant de culture théorique et d’une formation lacunaire dont l’absence de revues d’art est le symptôme, estime Bellamine. A contrario, les nombreuses revues en sa possession renvoient à une histoire des avant-gardes du XXe siècle riche en débats théoriques et controverses esthétiques. 

Fouad Bellamine, Untitled, vAcryliquesurtoile-170x200cm.

Le geste spontané

De l’expressionnisme abstrait dont il aime parfois se revendiquer, Bellamine garde la spontanéité du geste. Dans le livre d’entretiens réalisé avec Latifa Serghini qui paraîtra à l’occasion de la rétrospective au MMVI de Rabat, l’artiste confie n’avoir jamais cédé « à ce que font beaucoup de peintres, à savoir consigner ou croquer sur un carnet ce qui peut être le germe d’un tableau futur. » Des avant-gardes des années 70 incarnées notamment par la revue Tel Quel dirigée par Sollers ou Peinture, cahiers théoriques de Marcelin Pleynet, il conserve une approche dialectique de sa pratique reposant, comme dans la peinture chinoise théorisée alors par François Cheng, sur une oscillation permanente entre différents pôles : « C’est cette dialectique visible-invisible, voilement-dévoilement, dedans-dehors, vide-plein qui constitue l’immatériel qui fonde mon travail », explique-t-il.

De fait, Bellamine appartient à une génération de l’entre-deux théorisée en son temps par le sociologue Abdelkébir Khatibi qui fut l’un de ses proches. « Il a établi un pont, nous précise Mohssin Harraki qui l’a rencontré en 2011 à la Galerie Imane Farès, entre la deuxième génération post-indépendance et la génération contemporaine. » À la croisée de deux langues – l’arabe et le français –, de deux cultures, occidentale et orientale, il incarne cette « pluriculturalité » dont parlait l’auteur de La mémoire tatouée. Ou comment l’oscillation entre deux pôles de civilisation – la civilisation aniconique de tradition musulmane dont il se revendique pleinement et la civilisation occidentale ayant élevé l’image au rang du sacré – alimente depuis une cinquantaine d’années un travail prenant appui sur le concept de muralité pour construire ses tableaux. 

Fouad Bellamine, Untitled, 2009, Technique mixte sur toile, 160x140cm.

Trouer le mur

Cette frontalité du mur, souvenir aussi de son enfance passée à Fès où les murs constituaient un « horizon aveugle », inaugure un espace scénique d’où vont surgir des motifs présents-absents tels que les arches, les niches, les parallélépipèdes, les dômes et les marabouts. « C’est une scène qui s’offre alors à moi, mais une scène dans laquelle je ne mets rien :  ni nature morte, ni femme nue. Seule la peinture dynamise l’ensemble », commente l’artiste. Après une première période minimaliste dans ce qu’il qualifie lui-même de « paysagisme abstrait », Bellamine s’est mis à travailler non plus sur la toile, comme il le confie à Latifa Serghini, mais avec : « J’ai troué le mur, et là toute ma mémoire visuelle et personnelle a surgi. Il fallait alors créer la lumière […]. » Primordiale dans son œuvre, la lumière occulte la présence de la couleur : « Je touche à l’essence de la couleur, avec des blancs, des gris, pour tendre vers l’absence de couleur. » Préférant parler de « non-figuration » plutôt que d’abstraction pour qualifier son travail, ou en référence à Deleuze de « figurabilité », le peintre n’a de cesse depuis une cinquantaine d’années d’affronter la douloureuse question du vide liée pour lui à la difficulté de se « représenter Dieu », comme il le confiait dans le livre que lui a consacré Pascale Le Thorel.

Fouad Bellamine, 2008-Triptyque, 2008, Photographie numérique Technique mixte sur toile, 73x177cm

Si elle navigue entre différents pôles, la peinture de Bellamine oscille aussi entre jouissance absolue de l’acte de peindre et une quête mystique toujours relancée. Là réside sans doute la clé d’une activité débordante qui le conduit aussi à endosser depuis les années 80 le rôle de commissaire d’exposition – mais jamais pour ses propres toiles. Il a ainsi organisé à la Galerie Bab Rouah de Rabat, en 1981, la première rétrospective de Gharbaoui ; peintre auquel il a consacré en 2015 l’exposition « Trois regards sur Gharbaoui », en compagnie d’Amina Rezki, Abdeljalil Souali et Youssef Titou, trois artistes qu’il admire. Il a de même contribué à la sauvegarde de la Villa des Arts de Casablanca (ancienne Villa Roudani), en acceptant en 1986 une Carte Blanche où le public avait pu découvrir des œuvres de Sophie Calle, d’Yves Oppenheim ou de Vladimir Skoda. La rétrospective que lui consacrera le MMVI, organisée autour de six sections, permettra de mesurer l’étonnante richesse d’un parcours qui a vu Bellamine intégrer la photographie ou l’installation dans sa pratique picturale. Au total 80 œuvres, pour la plupart issues de collections muséales françaises, retraceront et couronneront 50 ans d’une carrière intransigeante, surtout avec lui-même.

Olivier Rachet

Photo de couverture : © Hakim Benchekroun, 2019

Maquette de l’article dans le numéro 53 de diptyk qui devait paraître mi-avril.

Création : Atelier Zahra Sebti

photo couverture : ©Hakim Benchekroun, 2019

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