Biennale de Venise : le grand basculement vers les Suds

À Venise, le vacarme du monde s’est invité dans les Giardini et l’Arsenale. Mais derrière les manifestations et les fractures géopolitiques, « In Minor Keys », la biennale imaginée par Koyo Kouoh, déploie une partition mélancolique et puissante sur les blessures du présent.

En quelques jours, « la mère des biennales » s’est offert une cure de jouvence aux airs de crise d’adolescence. Manifestations tous azimuts, jury démissionnaire, policiers sur le qui-vive, les désordres du monde se sont invités à la 61e biennale de Venise. Une irruption du politique dans le bruit et la fureur que n’aurait sans doute pas désapprouvé la commissaire Koyo Kouoh, disparue un an auparavant :  « Je m’intéresse à un art qui a aussi de la pertinence sociale et politique. Un art qui va au-delà de la contemplation esthétique »,  déclarait-elle en 2011. 

Avant même l’ouverture, le collectif Art Not Genocide Alliance (ANGA) appelait au boycott du pavillon israélien tandis que l’Union européenne menaçait de retirer ses subventions face au retour de la Russie dans les Giardini, quatre ans après l’invasion de l’Ukraine. Le jury, désigné par Koyo Kouoh pour récompenser les meilleures propositions artistiques, annonçait exclure de la compétition les deux pays. Farouchement attachée à une neutralité illusoire, l’organisation de la Biennale avait alors opposé une fin de non-recevoir, ce à quoi le jury a répondu par une démission. Les Lions d’or seront décernés en novembre, pour la première fois, par le public. De cette initiative inédite naît une forme de démocratisation fidèle au projet que Kouoh a porté toute sa vie : rendre l’art plus accessible, plus poreux à la société civile. 

Cette société civile, à Venise, veut justement en découdre. Dès le premier jour de la preview, le 6 mai, les Pussy Riot et les Femen ont protesté devant le pavillon russe, à grand renfort de slogans « La Russie tue, la Biennale expose ». Pour la neutralité on repassera. Le même jour à l’Arsenale, plusieurs dizaines de militants faisaient voler sur leur passage des tracts « shut down the 2026 genocide pavilion » à l’adresse d’Israël. La veille de l’ouverture au public, la protestation s’étendait avec une grève historique lancée par des syndicats et des collectifs d’artistes. Si la Biennale n’en est pas à ses premiers coups d’éclat – des contestations avaient déjà agité les années 1930 puis 1968 –  c’est la première fois qu’une grève générale y est décrétée. Une vingtaine de pavillons ont interrompu leurs activités en solidarité (dont celui de la France, de la Belgique ou de la Lituanie), tandis que des artistes de l’exposition internationale ont détourné leurs propres œuvres à coups d’affiches « Palestine is the future of the world ». Les conflits du monde ne se regardent désormais plus à distance. Le soir, une masse compacte défilait aux portes de l’Arsenale, drapeaux palestiniens brandis dans la foule. La Biennale n’échappe ni aux tensions géopolitiques qui traversent l’actualité, ni à leurs ironies comme cette sculpture The Origami Deer sauvée du front ukrainien et dévoilée à quelques mètres du pavillon russe. À l’heure des crispations nationalistes, le modèle du pavillon semble lui aussi vaciller, révélant peut-être une crise plus profonde de la Biennale elle-même.

Vu des Suds

Une fois franchies les portes de l’Arsenale, à l’entrée de l’exposition internationale, le contraste est saisissant. Le bruit du monde s’estompe. Le mode mineur, thème donné par Kouoh à cette édition, se déploie délicatement. Une peinture d’Issa Samb inaugure le parcours, un hommage de la commissaire à celui qui l’a éveillé à l’art. Sous l’oeuvre, les mots du poète palestinien Refaat Al-Areer, tué à Gaza en 2023, annoncent un ton, un engagement, un deuil, une résilience aussi.  If I must die / you must live/ to tell my story. Le tempo ralentit. Dans une première salle plongée dans l’obscurité, la peinture-mapping de l’artiste libanais Khaled Sabsabi se meut et vibre comme un cœur battant, doucement. Cette lenteur n’en est pas moins connectée aux réalités du monde. « Dans la cacophonie anxieuse du chaos actuel », Koyo Kouoh nous convie à écouter « les mélodies des fugitifs qui se relèvent des ruines, les harmonies de ceux qui réparent les blessures et les mondes ». 

Et sans doute tout est là : changer de mode et de perspectives. « In Minor Keys » esquisse une lecture du monde où le centre de gravité glisse de l’hémisphère Nord vers les Suds. Une édition qui s’inscrit dans le prolongement des précédentes tentatives de décentrer le regard occidental et de redonner une place aux marges des récits modernistes. En 2022, Cecilia Alemani mettait en avant les artistes femmes avec une sélection majoritairement féminine ; en 2024, Adriano Pedrosa célébrait les modernités des Suds et les figures outsiders. Cette Biennale pousse toutefois ce déplacement plus loin encore, avec une radicalité nouvelle. La commissaire déclarait quelques mois avant son décès : « Le modèle euro-américain est aujourd’hui clairement à bout de souffle. Ce qui m’intéresse, c’est la diversité des modèles. Nous devons impérativement changer de paradigme.» La sélection de cette 61e édition en porte l’empreinte. Parmi les 110 artistes présentés, les diasporas et les artistes africains ou afro-descendants occupent une place centrale. Ce que Kouoh appelait les « black geographies ».  Le temps est donc aux récits des voix minimisées. Le très beau film de Tuan Andrew Nguyen en offre une démonstration saisissante en suivant Bouba Chinois, anti-héros moderne, né d’une mère vietnamienne et d’un tirailleur sénégalais envoyé en Indochine combattre pour la France. Une histoire de violence, de déracinement et de vulnérabilité.

Une partition minutieusement écrite 

À quoi ressemblerait donc une biennale si le centre de gravité se déplaçait vers les Suds ? « In Minor Keys » se déploie en deux mouvements distincts – l’Arsenale chargé d’histoire et les Giardini – qui semblent s’opposer mais qui, en réalité, se complètent. Dans un premier temps, l’Arsenale où l’épuisement du modèle extractiviste et capitaliste côtoie les récits de négociation avec le réel à travers les croyances, la poésie du quotidien et la puissance créative. Loin d’être monocorde, la composition de « In Minor Keys » avance par modulations, alternant notes sombres et respirations plus contemplatives. L’olivier de Theo Eshetu tournant lentement sur une mélodie mélancolique, comme une ballerine mécanique dans une boîte à musique, répond aux corps fragmentés des voyageurs noirs du peintre kényan Kaloki Nyamai. Une installation anxiogène d’Alfredo Jaar plonge une salle immense dans une lumière rouge d’urgence. Au centre du vide, une petite œuvre carrée composée de ces précieuses terres rares que se disputent les grandes puissances, agit comme un point d’orgue de cet état du monde. Plus frontale encore et très juste, Death passed my way and stuck this flower in my mouth d’Eric Baudelaire nous renvoie à notre condition humaine dans une société techno-industrielle mondialisée. L’artiste y filme un entrepôt floral aux Pays-Bas recevant des roses venues d’Afrique et d’Amérique latine avant qu’elles ne soient assemblées en bouquets puis redistribuées à travers le monde. Exploitation humaine, mécanisation du vivant, logique productiviste : toute la violence feutrée de cette économie mondialisée affleure dans cette chorégraphie industrielle. Étonnamment, cette réflexion sur les systèmes de domination et les mutations du vivant laisse relativement de côté la question de l’intelligence artificielle, pourtant au cœur des bouleversements contemporains. Sans doute est-ce là l’angle de cette édition : au futur technologique, elle préfère les cicatrices du présent à panser. 

En contrepoint, les Giardini, où la scénographie est plus aérée et lumineuse, offre une variation sur le thème de la renaissance, de la vie, d’une osmose retrouvée avec la nature et ses énergies fécondes. Tout semble convoquer une forme de réenchantement, des sculptures en terre cuite de Seyni Awa Camara à la composition florale où Maria Magdalena Campos-Pons met en scène Koyo Kouoh et Toni Morrison, une auteure que la commissaire chérissait particulièrement. Car la littérature, en toutes les langues, irrigue l’exposition internationale. Comme une litanie, les textes scandent les différentes sections de « In Minor Keys », rappelant combien cette biennale se pense aussi comme une partition. Une partition savamment composée, avec ses rythmes cadencés, sa dimension processionnelle, ses pauses qui parsèment le parcours à travers une profusion de vidéos qui suspendent le pas et ses leitmotivs revenant comme des ritournelles. Certaines œuvres réapparaissent au fil du parcours, des peintures de la Camerounaise Werewere Liking aux sculptures en bronze mélancoliques de Nick Cave, visibles à l’Arsenale, aux Giardini ou encore dans leurs jardins. On est frappé par l’extrême cohérence de ce parcours orchestré par l’équipe curatoriale qui a repris le flambeau après la disparition de Koyo Kouoh. Geste élégant : durant les journées de pré-ouverture, les commissaires – Gabe Beckhurst Feijoo, Marie-Hélène Pereira, Rasha Salti, Siddhartha Mitter et Rory Tsapayi – se sont effacés pour laisser toute la place à sa voix.

Une édition clivante ? 

Faut-il y voir une édition militante et revancharde, celle d’une opposition entre Nord et Sud ? Ce serait aller vite en besogne. Si la question de la colonialité, et la persistance des rapports de domination hérités de la colonisation, traverse l’exposition, jamais celle-ci ne cède à la moralisation ni à une lecture manichéenne. Le monde est infiniment plus complexe, nous dit-elle. Rien n’est en effet linéaire, comme le rappellent les installations de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige où l’histoire se révèle comme un mouvement perpétuel de construction et d’effondrement, où des ruines émergent aussi des possibilités de réinvention. Au fond, ce que rappelle « In Minor Keys », c’est que le monde se construit dans la circulation, le métissage et cette créolisation chère à Édouard Glissant que l’on retrouve dans les collages de Kader Attia. L’artiste y entremêle statuaire africaine et peinture moderne occidentale pour en souligner la filiation. Il ne fait aucun doute que cette édition de la Biennale bouscule. Comme une mélodie entêtante, elle continue de nous habiter longtemps après la dernière note.

Emmanuelle Outtier 

61e Biennale de Venise, « In Minor Keys », Arsenale et Giardini, Venise – jusqu’au 22 novembre 2026.