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[Books and days] Une nuit au musée avec Adel Abdessemed

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Une nuit entière au musée Picasso, à Paris. L’écrivain algérien Kamel Daoud avait inauguré la nouvelle collection lancée par les éditions Stock « Ma nuit au musée », en s’intéressant dans Le peintre dévorant la femme à la dimension érotique de l’œuvre du maître espagnol. L’artiste Adel Abdessemed accepte, à son tour, de relever le défi, en compagnie de l’écrivain Christophe Ono-dit-Biot, à l’occasion d’une exposition entièrement consacrée à Guernica, dont la toile est restée à Madrid, au musée de la Reina Sofía. « Guernica,  la Joconde de la guerre ? », s’interroge l’écrivain ayant accepté de jouer le rôle de scribe notant les impressions et les souvenirs de l’artiste algérien dont la violence des installations fait écho bien souvent à celle du tableau mythique de Picasso. Il s’en inspirera d’ailleurs en 2012 dans l’œuvre intitulée Who’s Afraid of the Big Bad Wolf, présentée à la David Zwirner Gallery, à New York, où ce bas-relief de même dimension que la toile de Picasso, composé d’animaux naturalisés sur une surface carbonisée, avait fait sensation.

« On est dans une guerre d’images », déclare Abdessemed lorsqu’Ono-dit-Biot l’interroge sur sa vidéo décriée Printemps exhibant des poulets en feu. « Sauf que moi, ajoute-t-il, je ne mets pas de sous-titres. Godard l’a bien dit : une simple image n’est jamais une image simple. » Et en matière d’images violentes, le plasticien est bien placé pour savoir que les artistes massacrent moins que les terroristes. « J’ai passé ma jeunesse dans la terreur », confie-t-il à son interlocuteur, en évoquant sa séquestration par des membres du Groupe Islamiste Armé (GIA), en 1994, à l’intérieur de l’École des Beaux-Arts d’Alger. Il se souvient de ce jour de mars 1994, où en plein ramadan, furent assassinés le directeur de l’établissement en compagnie de son fils.

Depuis, exilé à Lyon, il n’a de cesse d’enfanter ce qu’il appelle ses « cauchemars de jour ». Les propos de Picasso, disséminés tout au long de l’ouvrage, font office de manifeste en l’honneur d’un art engagé, qui n’hésiterait pas à regarder de face toute la violence du réel : « Non, déclarait ainsi le peintre de Guernica, la peinture n’est pas faite pour décorer les appartements. C’est un instrument de guerre offensive et défensive contre l’ennemi. » Un instrument de guerre à mille lieues pour Abdessemed d’un marché de l’art que ne préoccupent guère les affaires du monde : « Aujourd’hui, commente-t-il, le marché de l’art m’effraie. Un artiste important, c’est un artiste qui vend beaucoup. Il est célèbre par ses records aux enchères, et pas du tout par la substance de son art. »

Dessin au charbon esquissé par Adel Abdessemed pendant sa nuit passée au musée Picasso - juillet 2018

Accompagné de dessins au charbon esquissés dans un simple cahier dans la nuit du 11 au 12 juillet 2018 et illustrant cette Nuit espagnole qui donne son titre à l’ouvrage, ce récit clame l’innocence totale de l’artiste dans un monde désespérément coupable. « À l’attaque ! », finit par nous exhorter Abdessemed pour nous inciter à faire la guerre à la guerre elle-même, concluant sur une note volontairement offensive cet ouvrage militant : « Je me battrai artiste, je danserai artiste, je serai redoutable en tant qu’artiste, je serai à l’attaque jusqu’au bout ! »

 

Adel Abdessemed et Christophe Ono-dit-Biot, Nuit espagnole, éditions Stock, p. 200, 250 dhs. 

Olivier Rachet

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