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[Books] Quand l’art tient tête à son époque

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Quatre beaux livres d’art pour redécouvrir deux artistes contemporains majeurs, traverser une histoire mondiale des femmes photographes ou le meilleur du dessin.

Toguo, un art subversif

« Être artiste à la fin du XXe siècle et au début du XXIe, c’est prendre position sur des situations collectives et personnelles », écrit Philippe Dagen dans la monographie superbement illustrée qu’il consacre à Barthélémy Toguo. Passé maître dans la diversité des médiums – de l’aquarelle à la sculpture, en passant par l’installation et la performance –, l’artiste camerounais brille, selon le critique d’art, par la cohérence de son écriture plastique : « Il procède par pictogrammes et signes […]. L’analogie avec l’écriture poétique est manifeste. » Dagen rapproche avec justesse ce langage plastique et symbolique du cubisme synthétique d’un Braque ou d’un Picasso pour le nécessaire travail de recomposition demandé au spectateur. Mais là où sa présentation fait mouche, c’est lorsqu’il établit un parallèle entre la peinture d’histoire emblématique du XIXe et ce qu’il qualifie d’« installations d’histoire » pour évoquer la portée géopolitique d’un travail plus subversif qu’il n’y paraît. Hommage est d’ailleurs rendu à la Bandjoun Station, cet espace d’art et lieu d’expérimentation sociale créé par Barthélémy Toguo qui, décidément, « tient tête à son époque ».

Philippe Dagen, Barthélémy Toguo, éditions Skira, 280 p., 630 DH.

Une histoire de la photo au féminin

Comme l’indique son titre, Une histoire mondiale des femmes photographes peut aussi bien se lire d’un point de vue sociopolitique qu’artistique. Le destin de 300 femmes photographes y est passé au peigne fin à travers la collaboration de 160 auteures. L’approche chronologique de cet ouvrage monumental permet de raconter une histoire d’émancipation qui voit nombre d’entre elles s’affranchir de la tutelle de leur époux, à l’image de Constance Talbot dont le mari inventa le calotype. Aux côtés d’artistes désormais reconnues telles que Dorothea Lange, Germaine Krull, Cindy Sherman ou Zanele Muholi, affleurent les portraits de femmes ayant su embrasser toutes les avant-gardes du XXe siècle, du surréalisme au pictorialisme, en passant par la Nouvelle Objectivité ou la Nouvelle Vision. « […] Il est urgent d’écrire différemment une autre histoire », revendique Luce Lebart en ouverture du livre. Histoire que racontent à leur façon ces femmes puissantes ayant lutté contre toute forme d’oppression, de l’Américaine Carrie Mae Weems, qui a dénoncé l’invisibilité du corps féminin noir dans la société occidentale, à Felicia Ansah Abban, première photographe professionnelle du Ghana, en passant par Natalia LL, pionnière du féminisme en Pologne.

Une histoire mondiale des femmes photographes, sous la direction de Luce Lebart et Marie Robert, éditions Textuel, 504 p., 880 DH.

Taysir Batniji, une esthétique du sillon

« Une œuvre à l’échelle de soi, une échelle du moléculaire et du micropolitique. » Voilà comment Franck Lamy présente le travail de l’artiste franco-palestinien Taysir Batniji, dans le livre Quelques bribes arrachées au vide qui se creuse auquel il a contribué. Publié à l’occasion de la première exposition monographique que le MAC VAL consacre à l’artiste, l’ouvrage pose les jalons d’une esthétique personnelle, influencée tout autant par l’arte povera, l’art minimal, que par le mouvement Supports/Surfaces. « […] Dans un geste sisyphéen, et
sans but réel, je charrie du sable d’un côté à l’autre d’une ligne idéelle, jusqu’à épuisement, les bombes continuent de tomber… », écrit de son côté l’artiste. Son travail emprunte à des médiums aussi différents que la photographie, le dessin, l’installation ou la performance afin de questionner « la dimension documentaire des images ». À l’instar de la série Pixels, reproduisant au crayon à papier, pixel par pixel, les photos de cinq détenus palestiniens prélevés par l’artiste sur Internet. Comme chez Pérec, auquel se réfère le titre du livre, il s’agit ici de « laisser un sillon, une trace », quand l’Histoire continue de vous dénier toute appartenance nationale.

Taysir Batniji, Quelques bribes arrachées au vide qui se creuse, éditions MAC VAL, par Bruce Bégout, Julien Blanpied, Franck Lamy, Marie-Claire Caloz-Tschopp, Alexia Fabre, Antonio Guzmán, 304 p., 320 DH.

Le meilleur du dessin contemporain

Quelle définition donner aujourd’hui du dessin contemporain ? Pour la troisième publication de sa série, l’ouvrage Vitamin D3, Today’s Best in Contemporary Drawing, non traduit encore en français, propose d’aller au-delà d’une définition purement matérielle ou exclusivement conceptuelle de cet art ancestral. Dans une préface donnant du grain à moudre, Anna Lovatt choisit de le définir « comme un jeu complexe de conventions cognitives, somatiques et matérielles », faisant la part belle à l’expérimentation. Présentant plus d’une centaine de dessinateurs contemporains, le livre nous invite à découvrir toute une série d’artistes renouvelant par exemple le genre du portrait, à l’image de Toyin Ojih Odutola ou Pierre Mukeba. Ou travaillant, à l’instar de Nidhal Chamekh ou Barbara Walker, sur la question mémorielle des invisibilités des corps africains. Mention spéciale à ceux et celles qui créent leur propre cosmogonie ou « odyssée créative », comme s’y emploient Édouard Baribeaud ou Pamela Phatsimo Sunstrum. Ou pour ces touche-à-tout qui n’ont de cesse de repousser les limites du genre, en investissant les nouvelles technologies. Une pépinière de talents à découvrir !

Vitamin D3, Today’s Best in Contemporary Drawing, éditions Phaidon, 304 p., 650 DH.

Olivier Rachet

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