L’exposition « Alone together », orchestrée par le photographe Khalil Nemmaoui, regroupe 10 photographes explorant l’intimité des corps et d’espaces aussi bien urbains que naturels.
Une carte blanche, fût-elle offerte à un artiste peu habitué des commissariats d’exposition, repose toujours sur un parti-pris. Celle que la galerie Abla Ababou de Rabat propose au photographe Khalil Nemmaoui ne déroge pas à la règle et voit le curateur prendre le contre-pied d’une photographie plutôt tape à l’œil et exhibitionniste. L’exposition « Alone together », dont le titre renvoie à un standard de jazz, privilégie ainsi une approche plus intimiste, n’hésitant pas à regarder du côté du documentaire ou de l’archive. Sur les cimaises centrales de la galerie, que le curateur a voulu d’un « rose virginal », des photos en noir et blanc de Houda Kabbaj et de Lamia Naji dialoguent avec des clichés pris sur le vif de la série Stolen d’Aurèle Andrews Benmejdoub. La vulnérabilité des corps se donne à voir à travers des flous ou les compositions volontairement métonymiques de Lamia Naji dont la série Intimisme (1996) dévoile des parties de corps féminins suggérant, selon la photographe, « le dénuement de l’âme » et la fragilité de « nos identités fragmentées ».

Beauté intemporelle À cette vulnérabilité des êtres fait écho celle de paysages ou d’intérieurs dont les séries Tingis Almaleun de Céline Croze et Les gens de peu de Zineb Andress Arraki sont emblématiques. La première, consacrée aux cicatrices urbaines du Tanger nocturne, rapproche, dans des couleurs entre chien et loup, la solitude de marginaux rencontrés par la photographe et la violente quiétude d’espaces désertés. Empruntant son titre à un texte du sociologue Pierre Sansot, la seconde rassemble des photos d’habitations ordinaires réalisées à l’occasion de repérages cinématographiques dans lesquelles l’humilité devient synonyme de grandeur, comme dans cette pièce d’une demeure rurale apprêtée par un père de famille en salle de classe pour sa fille. L’exposition emporte l’adhésion pour la délicatesse de ses choix et d’un accrochage que Khalil Nemmaoui rapproche d’une « partition improvisée », mais savamment orchestrée. Des sensibilités plurielles affleurent dans le regard poétique qu’Amine Houari ou Hakim Benchekroun portent sur des architectures en déshérence ou dans les scènes rurales d’Iman Zaoin privilégiant dans la série Ketama des cadrages resserrés mettant en valeur la beauté intemporelle de mains s’apprêtant au labeur. On a plaisir à retrouver la série « Une navette pour la lune » que Khalil Nemmaoui consacre à la mythique R12 photographiée dans des paysages sublunaires, lesquels contrastent avec les tirages inédits de la série New next door composés de paysages panoramiques réalisés selon un angle oblique peu usité par le photographe.

Mais la révélation de l’exposition reste la découverte du photographe Nezar El Hjiri dont trois images de paysages enneigés, issues d’un projet consacré à la fermeture de stations de ski dans le Massif central français, frappent par leur force plastique. Des paysages maculés de blanc laissent surgir, comme de véritables OVNI, un tunnel à tapis ou un canon à neige ; vestiges d’un monde que la photographie refuse de voir disparaître. Olivier Rachet
Exposition « Alone together », Carte blanche à Khalil Nemmaoui, avec Zineb Andress Arraki, Aurèle Andrews Benmejdoub, Hakim Benchekroun, Céline Croze, Bilal El Harousse, Nezar El Hjiri, Amine Houari, Houda Kabbaj, Lamia Naji et Iman Zaoin, Galerie Abla Ababou, Rabat, jusqu’au 30 septembre 2025.



