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[Marché de l’art] “La production moderne en Afrique est largement sous-évaluée”

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Artcurial consacre, le 24 mars, une vente entièrement dédiée à l’École du Hangar, l’un des grands mouvements modernistes du continent africain. Pourquoi les peintres du Hangar sont-ils longtemps passés sous les radars des collectionneurs ? Entretien avec Christophe Person, directeur du département art contemporain africain de la maison de vente française. 

Vous organisez une vente entièrement consacrée aux peintres du Hangar. Qu’est-ce qui fait leur singularité ?  

Outre les thèmes récurrents d’hommage à la nature et à la tradition, ce qui surprend devant les productions du Hangar est l’absence de recours aux codes picturaux des productions occidentales. Les compositions, les scènes captées semblent écrasées sur un même plan. Les artistes s’affranchissent de la profondeur de champ, de la perspective, ou bien des proportions. Les dimensions des personnages ou des animaux représentés ne reflètent pas la réalité mais plutôt la perception de l’artiste vis-à-vis de l’importance des éléments de la composition dans la narration de l’œuvre. Les scènes de proie/prédateur, chasseur/gibier et les combats représentés s’entendent à l’aune de la taille donnée à chaque protagoniste de la scène.

Pilipili MULONGOY Sans titre Huile sur panneau d'Isorel - 79 x 67 cm Estimation : 7 000 – 9 000 € ©Artcurial

Des expositions de cette école sont organisées dès 1949 en Europe et aux États-Unis. Comment expliquez-vous que le marché de l’art redécouvre seulement maintenant ces peintres ?

Il semble qu’après la disparition de Pierre Romain Desfossés (peintre français initiateur du Hangar, ndlr) les expositions consacrées à cette école aient été moins nombreuses. Par la suite des collectionneurs amateurs et précurseurs ont continué à chercher et accumuler des œuvres de façon assez confidentielle mais parfois en quantité importante.

L’exposition “Beauté Congo” organisée à la Fondation Cartier pour l’art contemporain a été l’occasion de révéler l’existence de cette production. On constate ainsi que la validation institutionnelle d’une école artistique joue bien son rôle de catalyseur sur le marché. Les exemples sont assez peu nombreux en matière d’art moderne africain et le Hangar peut faire école en la matière. J’espère qu’à l’avenir, d’autres mouvements modernes africains bénéficieront de cette synergie collectionneurs / institutions / marché.

Sylvestre KABALLA Le combat, 1959 Huile sur panneau – 30 x 42 cm Estimation : 4 000 – 6 000 € ©Artcurial

Pourquoi, selon vous, l’École du Hangar est un véritable chaînon entre art classique et art contemporain africain? 

Le style développé dans l’école du Hangar me conforte dans l’idée que les origines de l’art contemporain africain sont à rechercher dans les écoles modernes africaines plutôt que dans des filiations avec l’art occidental, ce qui requiert une étude holistique de la création contemporaine africain. Ce n’est pas évident, compte tenu du fait que l’histoire de l’art occidentale est largement plus étudiée et enseignée que l’histoire de l’art du Continent Africain.

Ainsi on retrouve certains « codes » esthétiques des artistes du Hangar chez des artistes contemporains africain. Nombre d’entre eux accordent un traitement spécifique au rendu des arrières plans qui sont soit totalement neutres, soit saturés de motifs, mais plutôt sans contextualisation contrairement à ce qu’enseigne l’académisme occidental. On remarque également une grande liberté vis-à-vis des perspectives et des proportions. Ces caractéristiques communes aux artistes du Hangar et à certains artistes contemporains sont à rapprocher des objets de l’art classique africain.

Mwenze KIBWANGA Sans titre Huile sur carton - 36 x 44 cm Estimation : 2 000 – 3 000 € ©Artcurial

Aujourd’hui, certaines toiles d’artistes contemporains du continent atteignent des milliers d’euros tandis que les toiles de ce mouvement moderniste restent dans une gamme de prix très raisonnable. Ce mouvement est-il sous-estimé sur le marché ?

On constate sur le marché de l’art africain une dynamique différente de celle sur le marché de l’art occidental. Si pour le marché de l’art moderne occidental, on compte une multitude d’intervenants sur l’art moderne, ceux-ci n’interviennent presque pas sur l’art moderne africain. Il y a aujourd’hui très peu de marchands d’art spécialisés sur le deuxième marché. Il n’y a quasiment pas d’estate organisés pour des artistes africains, l’absence de droit de suite notamment empêchant ce type d’organisations de trouver leur modèle économique. Les expositions dans les institutions et les publications associées sont encore très peu nombreuses. La conséquence est que la production moderne en Afrique est largement sous-évaluée au regard de sa qualité. Je pense que les choses vont évoluer car je rencontre de plus en plus de jeunes collectionneurs également intéressés par ces productions plus anciennes.

Dans le même temps, toutes les énergies sont concentrées dans la promotion de l’art africain le plus contemporain. Cet engouement marque d’autant plus les écarts de prix constatés entre le moderne et le contemporain.

Propos recueillis par Emmanuelle Outtier

ARTCURIAL Paris, art moderne africain – vente aux enchères mercredi 24 mars 2021 – 14:30

Œuvres à voir au 7 Rond-Point des Champs-Élysées – Paris

18 mars, de 11h à 18h
19 mars, de 11h à 18h
20 mars, de 11h à 18h
22 mars, de 11h à 18h

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