Alors qu’Art Basel monopolise chaque année en juin l’attention du marché mondial, une nouvelle venue, Africa Basel, tente de se frayer un chemin. Entre pari stratégique et volonté de renouvellement, cette jeune foire soulève, selon notre journaliste sur place, une question centrale : où et comment émerger aujourd’hui ?
« Bâle, ça reste Bâle », glisse Simo Chaoui de La Galerie 38, venu défendre ses artistes à la première édition d’Africa Basel. Pendant le grand raout d’Art Basel, cette nouvelle foire indépendante accueille jusqu’à dimanche 18 galeries — dont deux marocaines. Sous la chaleur caniculaire de la ville, entre la Messeplatz repeinte en rose flamboyant par Katharina Grosse et les multiples sollicitations des VIP lounges, les collectionneurs ne savent plus où donner de la tête.
C’est donc un pari à double tranchant que fait cette jeune foire. D’un côté, Bâle reste à cette période l’épicentre du marché de l’art mondial, capable d’attirer les collectionneurs les plus en vue. De l’autre, Art Basel, avec ses 290 galeries issues de 42 pays, concentre l’essentiel de l’attention, du flux de visiteurs et des achats.
Pourtant un angle mort existe encore. Art Basel, dans son modèle actuel, laisse peu de place à l’émergence. Le coût d’un stand — entre 60 000 et 200 000 euros — impose un certain niveau de rentabilité : il faut pouvoir vendre des œuvres à plusieurs milliers d’euros, voire plus. Cette année par exemple, un Rothko adjugé il y a 3 ans 30 millions d’euros se retrouve sur le stand de Hauser & Wirth. Pas de place, dans cette équation, pour les jeunes galeries du continent, dont les artistes gravitent encore souvent entre 5 000 et 15 000 euros.
Africa Basel offre, à ce titre, un tremplin et participe à casser un plafond de verre. D’autant que la représentation africaine reste, à Art Basel, très minoritaire. On y retrouve, dans les stands de galeries françaises, américaines, allemandes ou sud-africaines, les usual suspects : Pascale Marthine Tayou, El Anatsui, Otobong Nkanga, William Kentridge, Frida Orupabo, Kudzanai-Violet Hwami. Des artistes à la cote solide et à la reconnaissance déjà installée.
Les défis sont nombreux pour Africa Basel, qui ne doit évidemment pas se contenter d’occuper un vide. Sa légitimité ne se construira pas uniquement sur l’argument géographique ou la représentation d’un continent longtemps marginalisé. Elle dépendra de sa capacité à tenir dans la durée, à convaincre des collectionneurs exigeants, à faire émerger des scènes sans les folkloriser, à créer un écosystème durable. Un enjeu qui rappelle celui d’1-54 à Londres, il y a dix ans. Africa Basel devra aussi éviter un double écueil : sortir du registre de la “niche fair” tout en préservant son originalité, et maintenir cette volonté de faire découvrir des artistes encore trop peu visibles sur la scène internationale, tout en proposant la qualité à laquelle les collectionneurs de Bâle sont habitués. Mais rassurons-nous : si Africa Basel n’a bien évidemment pas les moyens de Art Basel, elle a pour elle la fraîcheur d’un récit à construire — et un marché toujours avide de nouveauté.
Emmanuelle Outtier
Retrouvez notre reportage complet sur Africa Basel et Art Basel dans notre newsletter de la semaine prochaine.