Comment l’Afrique gagne du terrain à Art Basel

La semaine d’Art Basel, qui s’est clôturée le week-end dernier, a confirmé l’intérêt croissant du marché pour les scènes africaines. Tandis que plusieurs artistes du continent passés par la Biennale suscitaient l’intérêt des collectionneurs, Africa Basel et les foires satellites témoignaient de l’ancrage progressif des galeries africaines dans l’écosystème bâlois.

Le bâtiment industriel « Klybeck 610 » accueille désormais la foire Africa Basel © Armelle Malvoisin

Une année sur deux, les galeries qui exposent à Art Basel en Suisse, font échos à l’actualité de la Sérénissime. Les artistes africains labellisés « Biennale de Venise » se voient auréolés d’une marque de respectabilité et de désirabilité sur le marché. Ce fut notamment le cas du Kenyan Kaloki Nyamai, dont les grandes tentures ont été remarquées dans l’exposition générale de Koyo Kouoh à l’Arsenal (après une participation au pavillon kenyan de Venise en 2022, puis à la Biennale de Dakar aussi en 2022). Deux toiles de deux mètres étaient en négociation pour 80 000 euros chacune, dès les premières heures de la journée réservées aux VIP, sur le stand de la galerie allemande Barbara Thumm. Un grand tableau de l’Anglo-Tanzanienne Lubaina Himid, représentante du pavillon britannique à Venise, était bien mis en valeur sur le stand de la galerie new-yorkaise Greene Naftali. 

La palme revient à la Sfeir-Semler gallery (Beyrouth, Hambourg) qui montrait quatre artistes bien en vue à la cité lacustre : le Libanais Walid Raad, présent dans l’exposition générale de la Biennale ; Sung Tieu, l’un des artistes du pavillon allemand ; Dan Awartani qui représente brillamment le pavillon de l’Arabie Saoudite avec un pavement en terre crue pigmentée, et la Franco-Marocaine Yto Barrada pour le pavillon français, dont un grand textile en soie brute teinté était proposé à 100 000 euros. Chez le New Yorkais Matthew Marks, dès l’ouverture de la preview, un amateur a acquis pour 550 000 dollars une sculpture de Simone Leigh, l’Africaine-Américaine du pavillon des États-Unis à Venise en 2024, également lauréate d’un Lion d’or dans le cadre de sa participation à l’exposition générale de la Biennale la même année. 

Vue du stand de la galerie 38 (Casablanca, Marrakech, Genève) à Africa Basel, avec les œuvres de Barthélémy Toguo, Abdoulaye Konaté et Ghizlane Agzenaï © Armelle Malvoisin

Un joyeux remplissage 

Pour sa 2e édition, Africa Basel a investi le « Klybeck 610 », un bâtiment industriel de 1500 m² avec de grandes baies vitrées illuminant l’espace, ce qui lui donnait plus d’allure que l’an dernier. « Ce lieu est pérennisé durant cinq ans », précise Benjamin Füglister, fondateur de la foire. Autre nouveauté : à l’entrée, l’installation The Red Carpet du Casablancais Youssef Ouchra, sous l’égide du collectif helvético-marocain KE’CH, accueillait les visiteurs qui devenaient des performeurs en foulant un tapis rouge aux cordons de velours noués à la main, truffé de pèse-personnes mécaniques, symbolisant le poids de notre être mis à nu et renvoyant au concept d’As-Sirāt. « Cela signifie “chemin” en arabe. C’est considéré en théologie islamique comme le pont étroit menant au Paradis, le jour du Jugement dernier. Notre propre jugement sur nous-mêmes se révèle dans la facilité avec laquelle nous traversons As-Sirāt », précisait un écriteau. 

Dans la boutique fair de 18 exposants, on tombe sur La galerie 38 qui dispose de près de 100 m² d’espace pour présenter une sélection d’artistes réputés du continent à côté de créateurs marocains à la cote ascendante. « Nous avions promis de revenir, même si les résultats n’ont pas correspondu à nos attentes l’an dernier. Bâle a du potentiel », avoue Simo Chaoui, cofondateur de la galerie casablancaise qui a ouvert une antenne en 2025 à Genève. Le bilan a été positif cette année, puisqu’entre autres, deux acryliques colorées de Ghizlane Agzenaï ont été emportées lors du vernissage (autour de 8 000 euros pièce), et qu’un grand textile du Malien Abdoulaye Konaté est en discussion avec un important collectionneur pour plusieurs dizaines de milliers d’euros.

Dickens Otieno Layers beyond Maparasha, 2026. Canettes en aluminium déchiquetées tissées sur un treillis en acier galvanisé, 170 x 127 x 14 cm. Circle Art gallery (Nairobi), Africa Basel © Armelle Malvoisin

Après le beau succès du solo show de Dickens Otieno lors de l’édition précédente, la Circle Art gallery de Nairobi est revenue avec des tentures du plasticien kenyan, produites à partir de canettes en aluminium déchiqueté, dont deux ont trouvé preneur pendant le vernissage (autour de 15 000 euros l’unité). Mais elle a aussi souhaité faire découvrir le travail du jeune peintre éthiopien Birhane Worede qui a fait le déplacement pour expliquer son travail et a convaincu des collectionneurs d’emporter un tableau à 6 000 euros. Satisfaite aussi de sa précédente participation, October gallery (Londres) était également de retour pour présenter le travail de sept artistes dont des céramiques de la Zimbabwéenne Xanthe Somers, parties à 10 000 euros pièce. 

Hormis ces trois prestigieuses enseignes, le reste de la foire ressemblait davantage à un joyeux remplissage avec des artist-run spaces (Kinart Studio de Kinshasa, The Dealr ). Plus contestable, la présence d’un particulier qui revendait une grande œuvre murale de Moffat Takadiwa, provenant de sa collection personnelle, au prix affiché de 62 000 francs suisses, alors que l’artiste zimbabwéen, représenté par la galerie parisienne Sémiose, exposait une pièce monumentale dans la section Art Unlimited d’Art Basel. 

Vue des œuvres de Reggie Khumalo et Gavin Goodman sur le stand de la galerie Filafriques (Genève), foire Volta, off d’Art Basel © Armelle Malvoisin

Conquérir le marché helvétique

In fine, malgré une qualité hétérogène, le salon Africa Basel affiche un succès relatif, attirant majoritairement des amateurs suisses en déplacement à Art Basel et en quête de découvertes, lesquels ne se rendent pas forcément dans le réseau 1-54, ni même à AKAA Paris. D’autres galeries africaines avaient fait volontairement un autre choix pour conquérir le marché helvétique. Après avoir créé la galerie nomade Filafriques en 2020 et ouvert un espace à Genève en 2024, l’Abidjanaise Carine Biley a opté pour Volta, un salon satellite situé en face d’Art Basel. « Il était important, surtout en Suisse où je suis désormais établie, que je montre mes artistes dans un contexte général », défend cette habituée de 1-54 et AKAA. Son bilan est plutôt positif pour les photographies Gavin Goodman (installé au Cap) et les tableaux du Sud-Aficain Reggie Khumalo avec des ventes à la clé et une touche de la part d’un musée américain. 

Quant aux galeries ougandaise Afriart et éthiopienne Addis Fine Art, elles ont pris leurs marques pour la 4e année consécutive à Liste, la Off la plus prestigieuse d’Art Basel, drainant un large public de gros collectionneurs et de curateurs. La première a vendu en deux jours une dizaine d’œuvres textiles de la jeune Éthiopienne Fiker Solomon, entre 6 000 et 10 000 dollars. Dans le même temps, la seconde a cédé une majorité de peintures de la Soudanaise Amel Bashier, dans une fourchette de 6 000 à 22 000 dollars. De plus en plus, Bâle met l’Afrique sur le devant de la scène.

Par Armelle Malvoisin

Kaloki Nyamai Asai Lelone, 2025. Technique mixte sur toile, 210 x 200 cm. Galerie Barbara Thumm (Berlin), Art Basel © Armelle Malvoisin
Youssef Ouchra installation The Red Carpet, devant l’entrée de la foire Africa Basel, en collaboration avec Ke’ch collective (Marrakech) © Armelle Malvoisin
Ghizlane Agzenaï Totem Adarloni et Totem Abridon. Acrylique sur toile, 80 x 60 cm (chaque). La galerie 38 (Casablanca, Marrakech, Genève), Africa Basel © Armelle Malvoisin
Lubaina Himid, Their elegance will astonish you, 2025. Acrylique et fusain sur toile de lin, 244 x 183 cm. Greene Naftali (NewYork), Art Basel © Armelle Malvoisin
Simone Leigh, Sans titre (Anatomy of Architecture), 2024-2026. Grès, 97 x 65 x 64 cm. Matthew Marks gallery (New York), Art Basel © Armelle Malvoisin
Vue du solo show Fiker Solomon à la Afriart gallery (Kampala) à la foire LISTE, off d’Art Basel © Armelle Malvoisin