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[Crypto-art] Des NFT africains font une percée chez Christie’s

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Premier crypto-artiste africain à accéder au catalogue de la maison Christie’s, le Nigérian Osinachi développe son langage plastique sur un outil peu usité des artistes digitaux : Microsoft Word. Il nous raconte sa transition vers les NFT et évoque l’avenir des crypto-arts en Afrique.

C’est pendant la neuvième édition de la foire 1-54 Londres, qui s’est tenue du 14 au 17 octobre, que les œuvres d’Osinachi ont été présentées au public. Adjugées deux jours après lors d’une enchère en ligne chez Christie’s, les cinq œuvres proposées ont réalisé $214 000. S’inspirant des piscines de David Hockney, l’artiste nigérian de 29 ans s’est saisi du thème en le nourrissant de ses propres questionnements. Dans Different Shades of Water, il joue avec le positionnement du corps dans le plan d’eau ainsi que la façon dont la lumière du jour peut modifier la perception de l’eau. Si l’eau et la lumière dominent cette série, ce n’est pas au détriment de la dimension humaine, décisive dans l’univers de l’artiste : centralité du corps, questionnements sur sa place dans un environnement donné et célébration de la liberté.

 

Comment vous êtes-vous orienté vers l’usage de Microsoft Word, qui est surtout connu comme un logiciel de traitement de texte ? 

Je n’ai pas choisi Microsoft Word. Je dirais que c’est plutôt lui qui m’a choisi. Mon père m’a initié à l’informatique vers l’âge de quinze ou seize ans, dans un cybercafé car à l’époque, les ordinateurs coûtaient cher. Microsoft Word est le logiciel qui a le plus attiré mon attention. Au début, je l’utilisais pour transcrire des nouvelles et des poèmes. Il m’arrivait aussi de m’amuser avec les outils de dessin Word, et c’est ainsi que j’ai commencé à créer des œuvres visuelles car c’était le seul logiciel que j’avais à ma disposition pour faire ce que j’avais besoin de faire. Je n’avais pas entendu parler de Photoshop, et aujourd’hui encore, je ne sais toujours pas l’utiliser. Word est pour moi l’endroit naturel pour jouer avec les formes et les couleurs. Et oui, il bloque et il plante parfois, mais j’y retourne quand même, je le pousse aux derniers confins, et je me pousse moi-même à m’améliorer dans ce que je fais. J’aime le défi, c’est ce qui me stimule le plus.

À quel moment avez-vous décidé de vous lancer dans les NFT ?

C’est en 2017 que j’ai découvert l’art sur la blockchain. Je travaillais comme bibliothécaire à l’université et je cherchais à montrer mes œuvres au-delà d’Instagram. J’avais mis en place deux alertes Google pour les mots-clés « art numérique » et « art visuel ». Un jour, j’ai reçu une alerte : une plateforme appelée R.A.R.E Art Labs [une marketplace dédiée aux NFT et à l’art digital] permettait de créer des œuvres d’art en recourant à la blockchain. J’ai contacté le site, et ils m’ont guidé tout au long du processus. À partir de là, j’ai découvert d’autres plateformes. On peut dire que c’est d’abord le besoin de faire valider mon travail qui m’a guidé vers les NFT. Avant les NFT, les galeries n’étaient pas intéressées par mon art.

Osinachi, Man in a Pool I, 2021, 3307 x 4677 pixels © Christie’s Vendu 37 800 $

Qu’est-ce que les NFT offrent de plus que les espaces d’exposition et médiums traditionnels ? 

Pour les artistes numériques, les NFT sont un moyen indiscutable d’attribuer une valeur à un travail. Le dilemme que le champ de l’art traditionnel n’est jamais vraiment parvenu à résoudre, c’est celui de la valeur de la création numérique. L’espace NFT permet également aux artistes de contourner les intermédiaires et les gatekeepers afin d’être en contact direct avec les collectionneurs. C’est un aspect extrêmement important, surtout que le monde est de plus en plus décentralisé. Enfin, les NFT, grâce au smart contract de la blockchain, permettent aux artistes d’obtenir un pourcentage de leurs ventes secondaires [soit la revente d’une œuvre par son détenteur]. Il s’agit généralement de royalties à hauteur de 10%. Les artistes n’ont pas besoin de courir après qui que ce soit pour réclamer ce pourcentage, c’est intégré dans le smart contract.

En un sens, vous ouvrez la voie à de nombreux crypto-artistes africains émergents. Comment voyez-vous l’avenir des NFT en Afrique ?

Les NFT peuvent donner du pouvoir et de la capacité aux artistes africains, qui d’ailleurs s’investissent de plus en plus dans cet univers. Beaucoup d’artistes numériques du continent travaillent pour des entreprises et gagnent à peine de quoi subvenir à leurs besoins. Avec les NFT, ils sont en mesure de valoriser leurs compétences. Il n’est plus question de commissions, mais d’être le principal bénéficiaire de son travail. Bien sûr, il y a la question des gas fees dans la blockchain Ethereum [soit les frais dont s’acquittent les utilisateurs pour valider des transactions ou établir des contrats]  qui peut constituer une barrière à l’entrée, mais il y a d’autres blockchains en dehors de la blockchain Ethereum. Dans la blockchain Tezos par exemple, les gas fees sont insignifiants.

Les artistes issus du Sud bénéficient d’une visibilité moindre dans l’univers des NFT, jusqu’à présent trusté par des artistes occidentaux. Qu’est-ce qui pourrait être fait pour que cela change ?

Chacun doit jouer son rôle. Pour que les artistes africains puissent exister dans l’espace NFT, les collectionneurs du continent doivent s’y intéresser. Ils sont les mieux habilités à évaluer et à soutenir ces formes de création : non seulement ils partagent avec les artistes une même sensibilité esthétique, mais ils peuvent aussi offrir une juste valeur à leur travail, et s’identifier à leur expérience. Nous devrions faire en sorte que les acteurs du secteur des technologies en Afrique entrent dans la blockchain et participent à ce qui se passe. À terme, pourquoi pas créer un marketplace NFT centré sur l’Afrique, afin de permettre aux artistes du continent de bénéficier de l’attention qu’ils méritent. Mais le plus important, c’est que les artistes restent fidèles à leur art. Les collectionneurs sont alors plus disposés à acheter nos œuvres parce qu’elles viennent du cœur, d’un endroit qui n’est pas affecté par une envie désespérée de gagner de l’argent.

Propos recueillis par Reda Zaireg

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