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[Danse] À Marrakech, l’art contemporain savoureusement étrillé

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Entre solos tourmentés et satire, la 15ème édition du festival “On marche” qui accueillait la biennale de la danse en Afrique, a témoigné des contradictions du continent, tiraillé entre problématiques identitaires et désir critique d’affranchissement. Pour prolonger l’aventure, l’Institut Français de Marrakech expose jusqu’à la fin de l’année la série Dance Moves / Dance Moods du photographe Antoine Tempé, véritable hymne aux chorégraphes africains.

Cette édition de la Biennale de la danse, menée en partenariat avec le festival On marche, aura montré la vivacité et la diversité d’une scène chorégraphique que l’on a peu l’habitude de voir. Les thématiques liées aux questions du corps, à celles du genre ou aux questionnements identitaires ont le vent en poupe comme on a pu le mesurer avec la chorégraphe marocaine Manal Tass dans un solo Koboul (Acceptation) centré autour des tensions intérieures assaillant le corps féminin. Tensions qui sont aussi au centre du solo Anchoring de l’artiste égyptienne Salma Salem. En grande partie au sol, cette proposition raconte en filigrane, à travers la douloureuse gestation d’un corps peinant à atteindre la station verticale, l’épineuse question de l’émergence de la notion d’individu dans les pays arabes.

Bouchra Ouizguen, Ouagadougou, 2008 ©antoine-tempé

Des masculinités bousculées

Il était attendu. Le dernier spectacle de Taoufiq Izeddiou tient en partie ses promesses. Intitulée Hmadcha, en référence au rituel de la transe soufie dans la région de Meknès, la pièce met en scène une dizaine de danseurs dont des solos nerveux viennent buter devant un immense voile blanc situé côté jardin, métaphore d’une sacralité autour de laquelle semble s’écrire la partition. Le chorégraphe y interroge aussi, à l’image du tunisien Hamdi Dridi dans sa pièce I Listen (You) See consacrée aux gestes quotidiens de travailleurs, les images d’une masculinité souvent stéréotypée. Là où la proposition de Dridi garde sa cohérence et invite à réfléchir à la notion de travail dans un monde où les objets semblent avoir acquis une autonomie dangereuse, comme on le voit avec un final faisant virevolter indéfiniment une enceinte tenue par un simple fil métallique ; la pièce d’Izeddiou finit par perdre le spectateur. Mais pour nous qui aimons analyser les lames de fond qui traversent le milieu de l’art contemporain, c’est sans doute la performance de l’artiste pluridisciplinaire Youness Atbane au Es-Saadi Resort qui nous aura le plus intéressés.

Hmadcha de Taoufiq Izeddiou - crédit photo : Michel Maurissens

Satire de l’art contemporain

Intitulée Untitled 14 km en référence à la distance séparant le Maroc de Gibraltar, la performance menée tambour battant par un artiste au mieux de sa forme s’intéresse à ce que pourrait être un musée imaginaire du Maghreb et de la région MENA. Autour d’un poète arabo-andalou cristallisant tous les fantasmes, le chorégraphe met en scène trois figures fictives emblématiques du milieu de l’art contemporain : une curatrice ânonnant savamment la doxa du jour centrée autour des seules questions d’identité et de mémoire, un directeur de musée un brin érotomane et un artiste contemporain pratiquant l’art de l’auto-analyse. C’est brillant de justesse et d’inventivité visuelle. Une invitation à un minimum d’introspection dans un milieu dont Atbane analyse les enjeux de pouvoir. Le spectacle sera visible en mars pour le public casablancais, et comme le suggère le tambour de machine à laver présent sur scène, ça décape !

Olivier Rachet

Visuel en couverture : @Untitled 14km, Youness Atbane – crédit photo : Agnès Mellon
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