Pour sa deuxième édition, la manifestation initiée par la chorégraphe Meryem Jazouli propose une programmation éclectique et résolument engagée.
Tout a débuté par une collaboration. En 2022, la chorégraphe Meryem Jazouli et l’AR2D (association des rencontres de la danse) s’associent aux Rencontres des Arts de la Scène en Méditerranée, organisées par le Théâtre des 13 Vents Centre dramatique national de Montpellier, pour une édition extra-muros qui se tient à Casablanca. Dérive Casablancaise naît ainsi d’un échange et d’un sens du partage que cette deuxième édition a à cœur de perpétuer.

Sacré-Cœur, crédit photo : Olivier Rachet
Pendant cinq jours (du 4 au 8 décembre), le public est invité à déambuler dans différents espaces culturels de la ville, parfois sous-exploités, de la Coupole à l’espace Think Art, en passant par la Villa Delaporte, le cinéma Ritz ou l’Annexe du Sacré-Cœur. Chorégraphes, comédiens, danseurs, plasticiens, auteurs, sont conviés à composer une programmation qui place en son centre la question de l’écoute et de la lecture critique. Dans la performance inaugurale présentée à l’Institut Français, « La Lecture », Meryem Jazouli scénographie un texte de l’auteure algérienne Nacera Belaza, qu’elle rend presque inaudible alors que le corps de la danseuse, plongé dans une semi-pénombre, donne l’impression de vaciller sur lui-même. La performance déconcerte parfois le public, mais elle témoigne du sentiment de désarroi qui anime la plupart des artistes invités dont la majorité est originaire du Liban ou de Palestine. De nombreuses lectures ponctuent le parcours dont celle de l’écrivaine libano-palestinienne Rana Issa relative à sa grand-mère Izdihar, réfugiée palestinienne, ou celle de poèmes de Mahmoud Darwish lus par le comédien et réalisateur Faouzi Bensaïdi dont la sobriété a ému le public. La question palestinienne est au cœur d’une programmation portée par « une poignée d’artistes de la Méditerranée […] préoccupés par l’état du monde », affirment les directrices artistiques Meryem Jazouli et Danya Hammoud dans leur note d’intention. En témoignent les dessins de l’artiste palestinienne Bayan Abu Nahla exposés à l’Annexe du Sacré-Cœur : portraits de réfugiés désemparés, hagards, au réalisme cru, ou le film de l’artiste Jumana Manna, Foragers, dans lequel la réalisatrice documente, à travers des scènes parfois recréées par la fiction, l’interdiction faite par les autorités israéliennes aux Palestiniens de cueillir des plantes sauvages (le za’atar/thym et l’akkout/artichaud) sous peine d’amende, dressant ainsi un subtil réquisitoire contre une politique absurde de discrimination et de dépossession territoriale.

Les Étoiles de Sidi Moumen, animé par
Youness Atbane. Crédit photo : Ayoub
Bouinbaden
La force de chacune des propositions réside dans la singularité esthétique des approches, dans une conception performative de l’acte de création qui suscite moult débats dans le public. « Il ne s’agissait pas de faire une programmation en termes de spectacle, mais de proposer des artistes ayant une vraie démarche, commente Meryem Jazouli. L’idée n’est pas de faire consensus. On est allé chercher des artistes qui avaient des choses à dire. » Ainsi de la conférence « Ceci est mon visage » proposée, à la Maison de l’Union-UMT au cœur de la médina, par la chercheuse en cinéma Mariam Al Ajraoui, dans laquelle la question de l’effacement des visages par le système cinématographique colonial prend appui sur une prise de parole introspective grâce à laquelle la chercheuse confronte expérience personnelle et mémoire collective. Ainsi de la chorégraphie de Radouane Mriziga, Atlas/The Mountain, présentée à la Coupole, dans laquelle le danseur scénographie les liens sacrés unissant l’homme et l’animal, dans une quête nostalgique d’un passé peut-être perdu ; proposition ayant divisé là encore les spectateurs. La question du public est au cœur de cette manifestation qui propose aussi des ateliers de danse ou d’exercice du regard critique, à destination des jeunes du Centre culturel Les Étoiles de Sidi Moumen, animés par Youness Anzane et Youness Atbane. « Sensibiliser les jeunes par le dialogue directement avec l’artiste me semble fondamental, explique Meryem Jazouli. Le fait de rencontrer le travail le plus souvent possible est très important, tout comme le fait de répéter cet acte, de le varier, de le nourrir. »

Yassine, La Coupole, Casablanca. Crédit
photo : Ayoub Bouinbaden
Au fur et à mesure de notre dérive casablancaise, se font jour les questions fondamentales que pose une telle manifestation, trop rare sous nos cieux : à quel public s’adresse-t-on ? Dans quelle(s) langue(s) ? Quelle offre artistique avons-nous à proposer au public ? Comment redonner vie à des espaces culturels destinés à fonctionner continuellement et non de façon temporaire ?Le site internet de Dérive Casablancaise, en cours de construction, permettra sans doute de prendre date et de mettre en perspective ces questions. On pourra notamment y découvrir la création sonore réalisée par Fayçal Lahrouchi et Sara Mediouni, ayant capté tout au long de ces cinq jours une multiplicité de sons. Quant à la manifestation, espérons qu’elle s’inscrive dans la durée et apporte à terme à la ville de Casablanca ce qui lui fait cruellement défaut : la tenue d’un festival ou d’une biennale des arts de la scène dignes de ce nom !Olivier Rachet