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[Enquête NFT – 1/3] Qui sont les cryptoartistes marocains ?

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Si les crypto-artistes marocains sont rares, il n’en démordent pas : les NFT sont l’avenir de la création artistique. Rencontre avec Muhcine Ennou, Nabil Abdellaoui et Mehdi Ayache.

« Les NFT peuvent libérer les artistes, à condition qu’ils sachent en faire un usage judicieux ». Créateur et directeur artistique basé à Amsterdam, Muhcine Ennou est de ceux qui ont suivi la vague et qui fondent de grands espoirs sur les NFT. « J’ai plongé dans ce milieu assez tôt. Au début, j’observais et j’essayais de comprendre », relate-t-il. Après une période d’évaluation, « j’ai décidé de me lancer dans l’aventure ». Spécialisé dans l’imagerie, la photographie et les effets spéciaux numériques, Muhcine Ennou a par le passé exposé au Nederlands Fotomuseum, à l’Institut du monde arabe et au Melkweg d’Amsterdam. Il a depuis peu décidé de resserrer son travail autour des NFT. Ses œuvres, présentées sur la plateforme Foundation, sont proposées pour des prix allant de 0,30 ETH (1 370 $ selon le cours du 2 novembre) à 50 ETH (228 360 $). Elles évoquent le désert, « un lieu qui peut comporter des fonctionnalités autres que celles pour lesquelles il est connu », estime Muhcine Ennou, qui s’interroge : « À quoi cela ressemblerait-il de prendre un café dans le désert ? »

Muhcine Ennou, The Bar, 2021. Courtesy de l’artiste

Selon lui, les NFT ne sont « que le premier opus d’une révolution technologique ». Non seulement ils stimulent de nouvelles formes de création et redonnent des couleurs à des filières artistiques marginalisées (art digital, génératif, etc.), mais ils permettent surtout « aux artistes et aux collectionneurs de négocier en circuit court, et octroient aux créateurs un meilleur contrôle sur les droits de leurs œuvres » (transactions par smart contract, royalties, etc.).

Difficile, malgré tout, de faire l’impasse sur la saturation du marché par des créations qui ne brillent pas forcément par leur qualité. De même, la distorsion des prix de certains NFT pousse de nombreux critiques à appréhender cet univers, perçu comme une bulle tôt ou tard condamnée à éclater. Pour Muhcine Ennou, il y a des places de marché « ouvertes au grand public, où tout le monde peut faire quelque chose et où l’on peut aisément deviner ce qu’on peut trouver. Mais il existe également des plateformes qui proposent des collections étayées par un véritable effort curatorial ».

Mehdi Ayache, Berberos Kingdom Skulls #002, 2021. Courtesy de l’artiste

100 pieces of shit

« C’est parce qu’il s’agit d’un concept nouveau, prometteur et à bien des égards encore indéfini qu’il y a de l’incertitude. Et c’est précisément cette incertitude qui génère diverses formes de fraude et d’escroquerie », estime pour sa part Nabil Abdellaoui. Data scientist chez Gauntlet, il entretient un regard plus critique sur le marché des NFT, auquel il s’est intéressé en lien avec son activité professionnelle. « Je travaille dans une entreprise qui opère dans la blockchain. J’avais entendu parler des NFT et ça avait attisé ma curiosité », explique-t-il. « À ce jour, 99 % des NFT sont probablement du grand n’importe quoi combiné à du battage publicitaire et à des schémas de blanchiment d’argent. Mais les choses deviennent plus intéressantes si l’on essaie de trouver les 1 % valables », jauge Nabil Abdellaoui.

Après avoir publié quelques NFT à titre gracieux, « juste pour voir comment ça fonctionne », il a décidé de lancer the23.wtf, une série de 100 pieces of shit qui caricature l’engouement ainsi que l’importante spéculation entourant certains jetons non fongibles. « Si les NFT sont de la merde, nous vous proposons d’entrer en possession d’une belle pièce de merde pour l’année folle 2021 », lit-on sur le site du projet, qui permet de personnaliser les pièces : choix d’une palette de couleurs – dans le style Basquiat, Dali et d’autres – et d’une intelligence artificielle car, « pour toute connerie bonne à vendre, il faut veiller à placer des mots à la mode : intelligence artificielle, deep learning et inception generative neural networks », propose le site. « Le concept des NFT est cool, tient à déculpabiliser Nabil Abdellaoui. Je pense qu’il pourrait entrer dans l’histoire de l’art. Pour les créateurs, il s’agit d’un nouveau moyen de publier et de monétiser leur travail. »

Othmane Bengebara, Untitled 001 - Natural blockchain, n°1/365. Collection of unique blocks of sky everyday. Courtesy de l’artiste Dans cette série de NFT, Othmane Bengebara présente des découpes du ciel. Un par jour, 365 jours. Il s’agit également, selon l’artiste, d’une « mise en abyme des NFT : le ciel est non fongible, unique et non reproductible en raison de son instantanéité. Le ciel d’aujourd’hui ne ressemblera pas à celui de demain ».

« Une fatalité à laquelle on doit s’adapter »

« Pour l’instant, je suis dans l’observation et l’analyse. Je ne suis pas dans une démarche commerciale agressive, et pas du tout pressé de vendre », éclaircit Mehdi Ayache, directeur artistique basé à Casablanca. « L’économie des NFT en est encore à ses débuts et évolue tellement vite qu’il est difficile de prédire les changements et les tendances », soupèse-t-il. Cela fait quatre mois qu’il s’est lancé dans ce secteur qu’il considère comme « une opportunité en or, à la fois en tant que créateur de marques, de produits et d’art ».

Outre la conversion de certaines œuvres antérieures en NFT, il s’est investi dans plusieurs projets. Le premier est Berberos Kingdom, une expérience digitale rendant hommage à la civilisation et à la culture amazighes. Mais il consacre surtout le plus clair de son temps à une série intitulée Empire from the sun, réalisée en technique mixte, stencil et peinture. « Les NFT, c’est la technologie au service de l’art, finalement, résume Mehdi Ayache. Je ne les perçois plus comme un phénomène, mais comme une évolution naturelle, voire une sorte de fatalité à laquelle il faut s’adapter et que nous devons adopter aussitôt que possible. C’est le futur de la création. À l’image de la finance décentralisée, personne, et aucun organisme ne contrôlera l’économie de l’art, mais les utilisateurs et la communauté. »

La notoriété grandissante des NFT captive de plus en plus. La multiplication des réseaux de créateurs et d’acheteurs qui flashent sur le potentiel de la blockchain, et qui attendent beaucoup de sa croissance – ne serait-ce qu’en termes de retour sur investissement – séduit même des artistes bien établis. Hassan Hajjaj devrait bientôt lancer ses propres NFT. Côté musées, le MACAAL compte lancer un partenariat avec la plateforme française LaCollection.io, spécialisée dans la digitalisation et la conversion d’œuvres d’art physiques en NFT. La start-up a déjà proposé aux enchères plusieurs estampes de Hokusai pour le compte du British Museum. « Nous travaillons sur une sélection d’œuvres qui seront transformées en NFT, confirme Othman Lazraq, président du MACAAL. Je crois personnellement en l’avenir des NFT. Ce n’est qu’une question de temps ».

Reda Zaireg

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