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[Enquête NFT – 2/3] Quand les maisons d’enchères jouent la surenchère

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En 2021, l’arrivée fracassante des NFT dans les catalogues des grandes maisons de ventes a poussé encore plus loin la digitalisation du marché de l’art amorcée au début de la pandémie. Désormais, c’est à qui se montrera le plus technophile.

Tout est allé très vite depuis la vente de la première oeuvre digitale chez Christie’s en mars 2021. Beeple (alias Mike Winkelmann), inconnu des profanes de l’art numérique, s’est vu propulser à la troisième marche du podium des artistes vivants les plus performants aux enchères, après Jeff Koons et David Hockney. Le tout grâce à une seule vente, celle du fichier numérique Everydays – The First 5000 Days, acheté au prix exorbitant de 69,3 millions $. Un séisme tenant en quelques pixels… Selon Christie’s, 22 millions d’individus, dont près de 60 % âgés de moins de 40 ans, étaient connectés pour cette vente de The First 5000 Days. Un engouement immense, essentiellement porté par de nouveaux enchérisseurs sachant manier les cryptomonnaies.

Robert Alice x Alethea AI, To the Young Artists of Cyberspace, 2021, jeton non fongible interactif (iNFT). © Sotheby’s Vendu 478 800 $

La course à l’innovation

Soutenus par les fortes liquidités de l’espace cryptographique, les NFT devenaient alors le nouveau marché à conquérir pour les grandes maisons de vente. Celles-ci ont déployé tous leurs efforts afin d’intégrer in extremis des œuvres NFT à leurs ventes de prestige du printemps… Un empressement lucratif car ce nouveau courant n’a cessé de créer de nouvelles valeurs dans les semaines et les mois suivants.

Dans leur course à l’innovation, les sociétés d’enchères ont tout fait pour renvoyer l’image la plus technophile possible. Un mois après les 69,3 millions $ du Jpeg de Beeple, Phillips cédait, pour 4,1 millions $, le premier NFT multigénérationnel capable de générer automatiquement de nouvelles oeuvres (Replicator de Mad Dog Jones). Christie’s a surenchéri en mai avec la vente des premières oeuvres tokenisées du pape du pop art Andy Warhol. En juin, Sotheby’s a présenté le premier NFT intelligent capable d’interagir avec son propriétaire grâce à l’intelligence artificielle (To the Young Artists of Cyberspace, 2021, de Robert Alice, 478 800 $) et un autre graal digital à travers la première œuvre NFT jamais créée, Quantum (2014) de Kevin McCoy. Le prix de Quantum a flambé autour de 1,5 million $ le 10 juin, soit dix fois plus que les premières enchères. Ces succès remportés par Christie’s, Phillips et Sotheby’s ont bien évidemment inspiré d’autres maisons de ventes à travers le monde, dont Duran en Espagne, Millon en Belgique, SBI au Japon, Basezero en Italie ou encore Artmark en Roumanie.

Kevin McCoy, Quantum, 2014-2021, jeton non fongible (NFT), © Sotheby’s Vendu 1 472 000 $

Les nouvelles stars

En quelques mois, le marché des NFT avait déjà trouvé ses stars. Beeple en premier lieu, puis Yuga Labs, Larva Labs, Pak, Mad Dog Jones, dont les meilleures adjudications NFT ont affiché entre 4 et 24,4 millions de dollars d’avril à septembre. Le 11 mai, en ouvrant sa vente d’art contemporain de prestige à New York, Christie’s estimait au prix fort un lot de neuf CryptoPunks, ces personnages uniques de 24 x 24 pixels générés par un algorithme. Entre 7 et 9 millions $ étaient annoncés pour ces NFT faisant partie de la collection de 10 000 CryptoPunks stockés sur la blockchain Ethereum. Le lot a achevé sa course à 16,9 millions $, soit une flambée de près de 10 millions $ au-delà de l’estimation basse pour ces images cultes, considérées comme les premiers tokens uniques collectionnables. Les CryptoPunks sont en effet à l’origine du marché de la collection numérique. Depuis leur création en 2017, ils auraient généré autour de 1,5 milliard de dollars de transactions…

Larva Labs, lot de 9 Cryptopunks (2, 532, 58, 30, 635, 602, 768, 603 et 757), 2017, jetons non fongibles (NFT), 24 x 24 pixels chacun. © Christie’s Vendu 16 962 500 $

Les 10 millions de dollars étaient à nouveau dépassés en juin, non pas pour neuf CryptoPunks mais pour une seule unité, considérée comme « rarissime ». La vente s’est jouée chez Sotheby’s autour du CryptoPunk 7523. Issu d’une série de neuf Punks extraterrestres mais étant le seul à porter un masque (une création de 2017 devenue d’actualité en temps de pandémie), son prix a grimpé à 11,7 millions de dollars ! Sotheby’s ne s’est pas arrêtée en si bon chemin. Début septembre, la société a mis en vente un ensemble de 101 avatars numériques – tous différents – de la très populaire collection NFT Bored Ape Yacht Club (BAYC) développée par Yuga Labs. Ces « singes qui s’ennuient » ont décroché la seconde place aux enchères pour un NFT (après Beeple), récoltant 24,4 millions de dollars. Les NFT du BAYC ne sont pas seulement convoités pour leur rareté (ils sont au nombre de 10 000) : leurs « propriétaires » font aussi partie d’un club fermé présentant de multiples avantages. Ils sont liés par une sorte de fraternité numérique.

Andy Warhol, Sans titre (Campbell’s Soup Can), 2021, jeton non fongible (NFT), 4 500 x 6 000 pixels. © Christie’s Vendu 1 170 000 $

Des résultats inégaux

Tandis que les prix explosaient pour des NFT reconnus et convoités dans les cercles cryptophiles, les résultats s’avéraient inégaux pour d’autres, même pour des artistes incontournables dans l’histoire des arts plastiques du XXe siècle. Les résultats de deux pionniers de l’art multimédia que sont Jenny Holzer et Nam June Paik ont ainsi déçu au début du mois de juin. Espérant surfer sur le nouvel emballement des prix, Christie’s a enregistré 37 500 $ pour le premier NFT de Jenny Holzer et 56 000 $ pour un autre de Nam June Paik, alors que le double en était attendu. Christie’s a tenté un autre essai en intégrant à son catalogue des NFT le jeune crypto-artiste nigérian Osinachi. La vente s’est déroulée pendant la 9e édition de la foire 1-54 Londres, soit au moment où la demande pour les artistes originaires d’Afrique était à son climax. Les cinq NFT d’Osinachi se sont échangés entre 35 000 et 70 000 $ l’unité. Même si Christie’s en espérait encore plus selon les estimations hautes, ces ventes néanmoins réussies prouvent que des perspectives sont en train de s’ouvrir pour de nouveaux plasticiens aguerris aux NFT.

En règle générale, la préférence des acheteurs crypto va aujourd’hui à des objets digitaux en osmose avec l’esthétique et les enjeux contemporains. Les NFT les plus cotés sont ceux qui mettent la technologie au service de l’œuvre et non au service d’un artiste déjà célébré en dehors de l’espace digital. Cela explique pourquoi des CryptoPunks valent 16,9 millions $ lorsqu’un NFT de Campbell’s Soup Can plafonne à 1,17 million $ : Warhol nous ramène au siècle passé tandis que Larva Labs représente les nouveaux modes d’échange et de collection à l’ère du 2.0.

Celine Moine, Artmarket.com

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