La soutenance de fin d’année des étudiants de l’INBA Tétouan est un rite de passage pour ces jeunes gens qui se lancent ensuite dans le grand bain de l’art contemporain. Elle l’est devenue aussi pour Diptyk qui, chaque année, observe de près ce que nous réservent les nouvelles générations d’artistes. Nous avons demandé à notre jeune auteure Insaf Benali, elle-même étudiante, de nous présenter les travaux de ses camarades qu’elle a côtoyés pendant quatre ans et dont elle a une compréhension “de l’intérieur”. Elle-même a soutenu devant un jury ses réflexions plastiques sur le thème de la trace mémorielle. Un travail qui interroge son propre rapport à la photographie et ce besoin intime de documenter, d’archiver et de figer la réalité dans une course impossible contre l’éphémère.

Nous sommes fin juin aux Beaux-Arts de Tétouan, où seuls les étudiants à passer leurs soutenances se pressent à effectuer les dernières retouches avant de présenter leurs projets, perturbant le calme matinal habituel. Cette année, une douzaine d’étudiants s’apprête à couronner le parcours de quatre ans après l’année déterminante pour l’Institut, marquée par les rénovations et la transition vers un nouveau système qui réduira le cursus à trois ans. Malgré ces perturbations, quels regards les étudiants de la promotion 2024 portent-ils sur le monde et sur eux-mêmes ? En somme, à quoi rêvent les jeunes artistes ?Tout commence avec Mohamed Khamaily qui propose un projet autour du déchet, un choix qui reflète le poids pesant des problèmes écologiques et la responsabilité que le jeune artiste ressent, lui qui est fondamentalement amoureux de la nature. En assemblant des éléments hétérogènes de déchets qu’il accumule, et en les présentant à l’état brut – poussiéreux, sales ou déformés – il cherche à nous confronter à cette réalité d’un dérèglement, qui quoique perturbante, est indéniablement la nôtre désormais. Youssef Essousy collecte, lui aussi, des objets lors de ses déambulations et de ses fréquentes visites aux ports de pêche pour nourrir son travail d’artiste sur la Méditerranée. Originaire de Dakhla, il entretient un lien particulier avec la mer. Lorsqu’il a migré vers le nord pour ses études, l’artiste a commencé à transposer ce lien à la Méditerranée, réfléchissant aux conflits géopolitiques et aux transmissions culturelles importantes qui se déroulent entre ses rives.L’idée de transmissions culturelles parcourt également les travaux de Bahija Sajid, qui propose de se pencher sur le lien entre mère et fille ou comment l’art du tissage dépasse le seul savoir-faire pour devenir un langage sensible que celles-ci partagent entre elles. Cette même préoccupation autour du patrimoine traditionnel marocain se retrouve chez Basma Kechaba qui célèbre, dans ses toiles, le tatouage berbère et ses symboles qu’elle présente dans un nouveau contexte. Ou encore dans le projet de Thanae Bouchiba autour de la broderie Tétouanaise.

La peinture, toujours un médium de prédilectionComme chaque année, les divers projets présentés trouvent leurs racines dans l’histoire personnelle de chaque étudiant, une matière intime que certains exploitent plus facilement que d’autres comme c’est le cas d’Ayman Ait Yahya qui mène une investigation sensible autour du concept de foyer. Ayant passé des années de sa vie entre quatorze domiciles, le jeune artiste questionne dans son travail les notions de stabilité ou de changement, et cherche à comprendre ce que peut signifier “être chez soi”, lorsque le point de repère change sans cesse. Nous retrouvons cet intime chez Aymane El Gadi, dont les dessins en crayon et installations mêlent billes et toupies à Pac-man et Super Mario. Le jeune Slaoui revisite les jeux d’enfance en créant un univers ludique où il mélange les codes des jeux traditionnels avec ceux des jeux virtuels, et vice versa. De même, le projet de Halima El Haddad puise dans un environnement familial centré autour des pratiques de l’imprimerie. Dans ses compositions – (dé)collages et impressions expérimentales – claires sont les influences de Joseph Albers ou encore Raymond Hains qu’elle cite comme références. Lamiaa Elhaou, quant à elle, puise son inspiration dans l’image du fusil de son père.

Cette année encore, la peinture figure en bonne place parmi les disciplines explorées par la promotion. Dans les toiles de Kaouthar Aoulad Othman, par exemple, nous ressentons un certain chaos amusant qui émane du monde félin qu’elle présente à travers des compositions et une palette de couleurs réjouissantes qui peuvent rappeler certaines œuvres de Joan Mitchell. Par ailleurs, Adil Elmousaoui approche la peinture selon un angle expérimental et surtout très gestuel, ce qui se manifeste notamment dans les textures que nous retrouvons dans ses grands formats inspirés de l’expressionnisme abstrait et l’art informel, entre autres. Elmousaoui traite le sujet du corps et questionne ce que ce dernier endure comme changement et institutionnalisation. Sur le même thème, les travaux de Salma Labiad amènent à réfléchir aux changements imperceptibles que subissent nos corps à travers le temps, comme dans sa proposition 61 jours, fruit d’un défi qu’elle a entrepris de se dessiner chaque jour pendant deux mois, dans une quête d’explorer tangiblement les transformations de son propre visage.Dans la diversité des sujets et des choix de cette promotion 2024, nous pouvons certes ressentir une certaine fraîcheur qui se dégage, mais c’est surtout les préoccupations par les sujets d’actualité qui animent ces jeunes, comme en témoigne le projet d’Alaa Benabed autour de l’avenir de l’art à l’ère de l’intelligence artificielle, et de la place de l’artiste contemporain face à cette nouvelle entité. Les questions sont posées, à nous d’y réfléchir.
Insaf Benali
Toutes les photos sauf stipulé autrement : Insaf Benali.









