État(s) de passage : une génération marocaine entre circulation et ancrage

Avec État(s) de passage, présentée à la Villa des Arts de Rabat, Achraf Remok poursuit une réflexion amorcée quelques mois plus tôt à Marrakech dans le cadre d’une exposition organisée à IZZA pendant la foire 1-54. Le projet trouve ici une nouvelle ampleur en réunissant treize artistes nés entre 1985 et 2000 autour d’une question devenue centrale dans la création contemporaine : comment penser une génération dont les trajectoires se construisent à travers les circulations, les déplacements et les appartenances multiples ?

Par Meryem Sebti

Vue de l'exposition « État(s) de passage » à la Villa des Arts de Rabat.

Auteur régulier de Diptyk, critique d’art et commissaire indépendant, Remok s’intéresse depuis plusieurs années à l’émergence de nouvelles pratiques artistiques marocaines qui échappent aux catégories traditionnelles. Son exposition ne se pose pas comme objectif de définir une identité générationnelle unique ou d’établir un nouveau manifeste. Elle propose davantage d’observer des parcours en mouvement, façonnés par des expériences vécues entre plusieurs villes, plusieurs langues et plusieurs contextes culturels.

Le projet réunit des artistes aux pratiques très diverses — photographie, peinture, vidéo, broderie, installation, arts numériques — dont les trajectoires dessinent une géographie éclatée entre Rabat, Casablanca, Tétouan, Paris, Bruxelles, Zurich ou Marseille. Cette diversité constitue la richesse de l’exposition mais aussi sa limite. Car si la notion de passage permet de rassembler ces pratiques sous un même horizon, elle tend parfois à devenir un cadre suffisamment large pour accueillir presque toutes les formes de création contemporaines.

Vue de l'exposition « État(s) de passage » à la Villa des Arts de Rabat.

Les œuvres les plus convaincantes sont précisément celles qui résistent à cette généralisation. On pense notamment à Amina Azreg, dont le travail sur la mémoire et les récits intimes ancrés dans les paysages urbains marocains dépasse largement la seule question de la mobilité. Chez Yasmine Hadni, les représentations de la sphère familiale et domestique produisent un univers plus ambigu, traversé par des tensions psychologiques qui déplacent le regard vers des territoires moins immédiatement lisibles.  Hiba Baddou, dont le parcours a notamment été remarqué dans le cadre du Prix Mustaqbal, appartient à une génération qui construit sa visibilité à travers un réseau de résidences, d’expositions collectives et de plateformes émergentes davantage que par les circuits institutionnels classiques.

À travers ces artistes, se dessine une manière nouvelle d’habiter le monde beaucoup plus qu’une esthétique. Les appartenances y sont multiples, parfois contradictoires, rarement figées. Les artistes circulent, se forment ailleurs, reviennent, repartent, ou choisissent de travailler depuis des territoires périphériques qui échappent aux centralités habituelles de la scène artistique. État(s) de passage saisit avec justesse cette transformation profonde du paysage culturel marocain : la fin d’une lecture fondée sur l’opposition entre ici et ailleurs.

Vue de l'exposition « État(s) de passage » à la Villa des Arts de Rabat.

Cette lecture fait d’ailleurs écho à une autre proposition curatoriale récente. À Photo Tanger, l’exposition Exister entre les certitudes du monde, imaginée par Basma Mansour autour de photographes marocains vivant entre plusieurs géographies, explorait déjà cette manière d’habiter simultanément plusieurs espaces culturels, sans se laisser enfermer dans une logique de l’origine ou du retour. À quelques semaines d’intervalle, deux commissaires appartenant à la même génération semblent ainsi poser un constat similaire : les artistes marocains émergents se définissent moins par une identité nationale stable que par leur capacité à produire depuis des espaces de circulation, de friction et de translation. Cette convergence n’est sans doute pas fortuite. Elle témoigne peut-être de l’émergence d’un nouveau regard curatorial sur la scène marocaine elle-même.

Une question demeure pourtant. La mobilité est-elle encore aujourd’hui un véritable sujet critique ou constitue-t-elle désormais la condition ordinaire d’une grande partie de la création contemporaine ? Si plusieurs expositions récentes convergent vers cette même lecture générationnelle, c’est peut-être précisément parce qu’elle décrit une réalité désormais largement partagée. À force de convoquer les notions de circulation, d’hybridité ou de déterritorialisation, le risque est cependant de produire un récit devenu presque consensuel…

En suivant un projet déjà esquissé à Marrakech avant son déploiement à Rabat, Achraf Remok poursuit un travail d’observation attentif d’une génération en train de s’affirmer. Plus qu’un état des lieux, État(s) de passage dessine une cartographie provisoire de pratiques encore en mouvement. Si les notions de circulation et d’appartenances multiples constituent aujourd’hui un horizon largement partagé, reste à voir quelles formes artistiques véritablement inédites cette condition produira. C’est sans doute là que se situe, au-delà du constat générationnel, le véritable enjeu de l’exposition.

Vue de l'exposition « État(s) de passage » à la Villa des Arts de Rabat.

Vue de l'exposition « État(s) de passage » à la Villa des Arts de Rabat.

Vue de l'exposition « État(s) de passage » à la Villa des Arts de Rabat.