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[Expo] Mohamed Chabâa : le théoricien de l’École de Casa enfin mis à l’honneur

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La Cultural Foundation d’Abu Dhabi accueille une vaste rétrospective consacrée àvl’un des pionniers de l’art contemporain marocain, Mohamed Chabâa. C’est la première fois qu’une exposition organisée à l’étranger rend hommage à ce grand oublié du Groupe de Casablanca.

« Sans Mohamed Chabâa, la révolution artistique marocaine n’aurait jamais eu lieu ! », assène sa fille, Nadia Chabâa. Et d’enfoncer le clou : « Non seulement Melehi en était persuadé, mais il l’avait lui-même écrit… Il fallait être armé pour construire une pensée et mettre en évidence toutes les réflexions qui ont conduit à cette révolution, et Chabâa l’était indiscutablement. » Figure pivot de l’école de Casablanca, l’artiste disparu en 2013 bénéficie – enfin – d’une rétrospective à l’étranger. Une grande première, plus de 20 ans après l’exposition au Théâtre national Mohammed V de Rabat.

Intitulée « Mohamed Chabâa : Visual consciousness », l’exposition de la Cultural Foundation d’Abu Dhabi présente Chabâa le peintre, mais également le muraliste, le graphiste, le designer d’intérieur autant que le pédagogue. Elle explore également la gamme éclectique de ses œuvres à travers sa quête du geste, ses positions dans l’action collective et ses recherches en faveur des arts intégrés. Un véritable tour de force curatorial et scénographique porté par une organisation tripartite inédite, représentée par la commissaire d’exposition Fatima-Zahra Lakrissa – mandatée et soutenue par la plateforme Zamân Books and Curating –, Nadia Chabâa, artist estate, et Reem Fadda, à la tête de la Cultural Foundation.

Mohamed Chabâa, Sans titre, 1969, acrylique sur toile, 150 x 150 cm Succession Mohamed Chabâa

L’un des principaux enjeux était d’opérer « une traversée de l’œuvre de Chabâa en essayant de comprendre les grands développements de l’aventure picturale, de son engagement et des réseaux de sociabilité qu’il a soit initiés soit consolidés, au Maroc ou ailleurs », résume Fatima-Zahra Lakrissa. Mais il était également indispensable de rendre hommage « au troisième membre du Groupe de Casablanca [Belkahia, Chabâa, Melehi, ndlr], grand oublié de ce trio » et pourtant figure clé des mouvements artistiques de la post Indépendance, ajoute-t-elle.

Pour cela, elle a choisi d’aborder son œuvre à travers ses nombreux écrits. « Mohamed Chabâa a toujours couché sur le papier toutes les étapes de son travail, notamment à travers des écrits ou des manifestes », rappelle en effet Nadia Chabâa. Fatima-Zahra Lakrissa renchérit : « C’est le seul membre du Groupe de Casa à avoir une figure d’artiste théoricien, compte tenu de ses déclarations et de son engagement critique » de la subjectivité coloniale. La curatrice s’est immergée dans les archives de l’artiste « main dans la main avec Nadia », qui pose « un regard très curaté sur l’œuvre de son père » et a endossé le rôle de guide dans « cet extraordinaire corpus d’écrits fondateurs, de recherches historiographiques et documentaires ».

Étudiant au travail, studio de graphisme de Mohamed Chabâa, École des beaux-arts de Casablanca, c. 1966. Succesion Mohamed Melehi. Toni Maraini, Faten Safieddine.

À l’image de ses innombrables prises de position et textes, l’œuvre de Chabâa est d’une richesse qui n’a d’égale que sa complexité. Le défi relevé pour cette exposition consistait donc à «distiller un récit clair» en dépit des multiples références, nuances et questionnements enchevêtrés dans son œuvre.

Le parcours est ainsi conçu en quatre grands chapitres, qui s’articulent eux-mêmes autour de « deux axes majeurs dans le parcours de Mohamed Chabâa : le premier est sa relation particulière à l’architecture et à l’espace en général. De tous les artistes de son époque, dont ceux du groupe de Casablanca, Chabâa est celui qui a le plus exploré et défendu la dimension spatiale dans son travail, détaille Nadia Chabâa. Le deuxième axe concerne l’engagement de l’artiste sur le plan sociétal et son combat pour un art inscrit dans le quotidien de la population et un “retour aux sources” comme fondement de notre modernité artistique, et cela par le biais de la réhabilitation du rôle de l’artisan et des arts traditionnels pour l’élaboration d’un langage plastique contemporain marocain ».

Mohamed Chabâa, Sans titre, 1963, acrylique sur contreplaqué, 49 x 70 cm. Collection Pauline de Maziè

Une facette méconnue

Se côtoient ainsi des toiles « qui se réclament de l’univers des arts traditionnels et ruraux », faisant la part belle au « motif de l’œil cyclopéen, symbole d’une perception renouvelée » dans les années 1960, et des œuvres emblématiques de sa période géométrique des années 1970, traduisant « la prédilection de Chabâa pour les structures ouvertes, les lignes obliques et les formes volatiles, qui s’allient à la rigueur mathématique de certains motifs ».

Les œuvres des années 1980 marquent un tournant post-moderne, « affirmant une vitalité critique et créatrice » qui puise ses sources dans « l’artisanat ou son vocabulaire plastique personnel ». Quant à la gamme éclectique des œuvres des années 1990-2000, « elle semble remanier des éléments des décennies précédentes ». Un retour à la peinture gestuelle, confirmant la liberté visuelle de l’artiste. La rétrospective présente également des diaporamas de créations réalisées dans son atelier de design, d’aménagement et d’architecture d’intérieur, Studio 400, fondé en 1968. Une facette encore méconnue de l’artiste, enrichie par la présentation de maquettes et d’archives inédites. Influencé par l’artisanat marocain, le courant Bauhaus, l’abstraction de l’après-guerre, l’Avant-garde, Chabâa a été de toutes les luttes artistiques. Il est parvenu à définir son propre langage, dont l’influence est aujourd’hui encore incontestable.

Houda Outarahout

 « Mohamed Chabâa : Visual Consciousness », Abu Dhabi Cultural Foundation, Abu Dhabi, jusqu’au 20 septembre 2021.
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