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[Expo] Percer le mystère Chaïbia

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Pour les 10 ans de son espace d’art, la fondation CDG rend un hommage appuyé à Chaïbia. Des premières esquisses à la gouache réalisées dans les années 60 aux toiles emblématiques qui ont fait son succès à l’étranger, l’exposition “Chaïbia, la magicienne des arts” permet de prendre toute la mesure de cette artiste qui fait désormais partie du patrimoine culturel marocain.

Si l’exposition que consacre l’Espace Expressions CDG à Chaïbia comporte une vertu principale, c’est bien de démontrer à qui voudrait encore situer son œuvre dans les limbes d’un art naïf qu’il n’en est absolument rien. « Chaïbia est la deuxième face de l’École de Casablanca, explique Hicham Daoudi qui en assure le commissariat. Elle fait partie, avec sa dimension brute, à cette aventure moderne marocaine » dont elle a longtemps été exclue. Et de rappeler qu’elle exposa, par exemple, en 1985 au Centre National d’Art Contemporain de Grenoble, dans l’exposition 19 peintres du Maroc, aux côtés de Melehi et de Belkahia qui portaient la plus grande considération à l’égard de son travail. « On a voulu lui coller une étiquette », notamment celle de « paysanne des arts » avec laquelle cette exposition se situe en porte-à-faux et qui décidément ne lui convient pas.

Chaïbia, SANS TITRE, Huile sur toile, 126 x 110 cm, 1977 - Collection Société Générale Marocaine de Banques

Des artistes de l’art brut, Chaïbia détient la spontanéité du geste que révèlent ses premières gouaches sur papier ou sur carton dans lesquelles une attention émerveillée aux formes et aux couleurs, le plus souvent primaires, se fait jour. Souvenirs vraisemblablement des motifs des tapis traditionnels que l’on retrouve dans une imposante tapisserie de 1992. « L’art brut, l’art spontané ne naît jamais du néant, écrit ainsi le critique d’art Jamal Boushaba dans le superbe livre édité pour l’occasion. L’art est toujours mémoire, accumulation, transmission. »

L’artiste, renchérit Hicham Daoudi, a su garder « une spontanéité pure, sans que son regard n’ait été jamais perverti ». Le parcours chronologique de l’exposition fait la part belle aux toiles des années 80/90 dans lesquelles Chaïbia porte toute son attention aux gens ordinaires qu’elle représente souvent en groupe. Acteurs, golfeurs, cyclistes, fleuristes : rien de ce qui est humain ne lui est étranger. Pour cette section de l’exposition ont été choisies de grands formats qui permettent de voir se déployer, dans un même mouvement jubilatoire, gestualité du trait et chromatisme fiévreux.  Les joueurs de golf de 1975 ou Les golfeurs de 1988 célèbrent, avec le regard fasciné de l’enfant, la souveraineté de personnages dont la tête semble être comme rehaussée d’une couronne.

Il y a dans cette peinture une musicalité évidente proche de la transe, un art si particulier « de faire vibrer dans un même mouvement les corps et les couleurs », remarque Hicham Daoudi qui signe, sans doute ici, son travail de commissariat le plus abouti. Magicienne des arts ? Ce titre quasi médiumnique n’en finit pas de trotter dans nos têtes, le parcours achevé. Comme si dans les mouvements quasi hypnotiques de ses tableaux, Chaïbia avait réussi à traduire le regard envoûté et envoûtant qui était le sien devant le mystère des êtres et de la création.

Olivier Rachet

Exposition « Chaïbia, La magicienne des arts », Espace Expressions CDG, Rabat, du 10 décembre 2020 au 15 mars 2021.
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