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Saïd Afifi, un romantisme algorithmique

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Le peintre marocain explore pour la première fois le médium peinture mais ne change guère sa méthode d’observation de paysages capturés par Google Earth. Une réflexion sur l’art et le geste pictural comme médiation entre la machine et le réel.

Que cherche Said Afifi, habitué des œuvres digitales, avec ce passage à la peinture de paysage ? Sans doute veut-il montrer qu’en dépit de l’usage de la peinture, il s’agit toujours d’un travail sur la transition vers un monde digital voué à une tragédie apocalyptique. Que devient notre terre vue des satellites qui produisent en autonomie et en continu de l’imagerie analytique ? Un paysage sublime, « fantastique, [comme]du réel non encore advenu », écrit le critique d’art Olivier Rachet en citant Balzac, dans son texte du catalogue. Un paysage dont on ne saurait dire s’il s’agit d’une nouvelle planète, une exoplanète, ou d’une terre non pas à découvrir mais à inventer. « On arrive dans ces paysages qu’on croit connaître », souligne Afifi devant une de ces grandes toiles représentant un paysage montagneux vu du ciel. En effet, véritable obsession de l’artiste, les images de google earth qui lui ont servi de point de départ à ce travail, scannent le paysage et en proposent une nouvelle grille de lecture.

Saïd Afifi, Géomorphologie Dun Exo-Paysage Relevé32, Mine de Plomb sur papier, 70x100cm, 2021.

« Des idées de paysages » 

Avec ces vues peintes, Afifi fabrique un nouvel espace qui fonctionne un peu comme un objet visuel autonome qui n’engage ni l’histoire de l’art ni le progrès scientifique. L’homme demeure absent de l’équation peinte : personne ne regarde et personne ne figure dans ces paysages. Il ne reste que l’homme Afifi pour témoigner d’une activité humaine. Elle s’exprime d’abord par l’esprit, quand il déclare que « L’idée de paysage [lui] semble plus intéressante que le paysage lui-même ».  Par le corps également, tout entier engagé dans l’acte de peindre. En effet, le médium peinture, qui ajoute une dimension presque romantique, résiste à cette abstraction et à ce dialogue autonome entre la machine et le paysage. Car c’est bien l’artiste qui écrit cette partition entre la machine et le paysage. D’abord avec le dessin d’observation dont Afifi est un très grand praticien depuis le début de sa carrière. « Mes peintures sont des dessins colorés, car finalement je dessine, encore et encore et, à un moment, le dessin se métamorphose en peinture ». On peut trouver paradoxal cet usage de la peinture, dont l’artiste lui-même n’est pas toujours convaincu, lui qui n’a jamais travaillé des palettes aussi riches. « Dans le dessin j’essaie de comprendre la couleur ».

Saïd Afifi, Géomorphologie d'un Exo-Paysage Relevé1, Acrylique sur toile, 200x200cm, 2021.

Quand on finit le parcours de cette exposition personnelle, on peut se demander si c’est une peinture sans regard. À la question cruciale de « qui regarde et avec quelle intention », Afifi répond : «  c’est une peinture non humaine un peu comme une peinture auto générée, parce que, qu’on le veuille ou non, c’est vers ça que va le monde ».

Après avoir vécu cette expérience d’un enfermement généralisé sans précédent, l’artiste a extrapolé un monde dystopique dans lequel il se pourrait bien qu’on produise pour des humains immobiles « des idées de paysages ». Et c’est dans la puissante rhétorique de la peinture que l’artiste va chercher une issue à un monde livré à l’autonomie de la machine.

Meryem Sebti

Said Afifi, « Les constellations de la Terre », du 1er février au 5 mars 2022, à la galerie d’art L’Atelier 21, Casablanca.
Saïd Afifi, Géomorphologie d'un Exo-Paysage Relevé7, Mine de plomb sur papier, 70x100cm, 2021.
Saïd Afifi, Géomorphologie d'un ExoPaysage Relevé34, Acrylique et pastel sur papier, 90x80cm, 2021.
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