Hamedine Kane donne forme à la littérature des luttes

Artiste de la réactivation, cet ancien bibliothécaire originaire de Mauritanie redonne vie à l’École des mutants de Senghor pour répertorier les savoirs menacés d’oubli. La pensée des auteurs de la lutte antiraciste constitue la matière première de ses œuvres, aujourd’hui exposées dans les plus prestigieuses biennales internationales.

On le retrouve aussi bien à Dakar qu’à Berlin ou à Rome, où il a été pensionnaire à la Villa Médicis de 2023 à 2024. Hamedine Kane est un électron libre. Ce plasticien originaire de Ksar en Mauritanie a roulé sa bosse avant d’accéder à une reconnaissance internationale à la Biennale de Dakar en 2022 puis à Documenta la même année. Le déplacement, l’errance ont d’ailleurs été son premier sujet d’étude. En 2016, sa performance filmée Habiter le monde – présentée à Marrakech à l’espace Le 18 – mettait en scène un homme marchant jusqu’en Europe sur un texte d’Édouard Glissant, Il n’est frontière qu’on n’outrepasse. « Quand on se déplace, cela transforme », dit-il. Mais Hamedine Kane refuse de se laisser enfermer dans une pratique centrée sur la migration, dont il se méfie. Il retourne très vite à ses premières amours, les livres, lui qui a été bibliothécaire pendant dix ans à Nouakchott.

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Hamedine Kane, Salesman of Revolt, 2024 Vue de l’exposition à Auto Italia, Londres Courtesy de l’artiste. Photo © Daniel Browne

Comment la littérature africaine et afro-diasporique peut-elle influencer les plasticiens ? Comment passer de l’écrit à la forme ? Dans son panthéon personnel, on retrouve des figures intellectuelles ico- niques comme Gilles Deleuze mais surtout Richard Wright, James Baldwin, Chester Himes, Cheikh Anta Diop ou Maya Angelou. « J’ai une approche très romantique des textes et de la littérature », confie-t-il.

Avec sa série Salesman of revolt, Kane réalise, en collaboration avec l’artiste indienne Tejaswini Sonawan, les gravures des couvertures des grands classiques des luttes antiracistes. Par cette reproduction et cet agrandissement, il les remet au centre de l’attention du regardeur, un peu comme Christo emballe les monuments pour qu’ils soient mieux vus. Il soulève aussi ce paradoxe qu’il observe dans les rues de la capitale sénégalaise : celui des vendeurs ambulants portant sur leur tête ce patrimoine littéraire sans, parfois, savoir eux-mêmes lire. Cette image devient alors une parabole des savoirs africains et diasporiques, longtemps marginalisés, voire invisibilisés, dans les grands narratifs historiques.

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Vue de l’atelier de Hamedine Kane à la Villa Médicis, Rome, 2024
Photo © Ismail Bahri

S’il fallait résumer sa démarche, l’on pourrait dire que Hamedine Kane est un artiste de la réactivation. Depuis 2018, il réactive, avec son complice Stéphane Verlet-Bottéro, l’École des mutants, une utopie éducative créée par Senghor sur l’île de Gorée dans les années 1980. Le duo, rejoint par d’autres, initie régulièrement des « assemblées de mutants » pour évoquer et répertorier les savoirs en voie de disparition. Ce qui intéresse Hamedine Kane, c’est la mise en valeur des savoirs informels, sans hiérarchisation. Le plasticien autodidacte rejette tout dogmatisme. Il détourne d’ailleurs souvent de son usage le tableau noir d’écolier – celui du savoir officiel validé par l’institutiton – qui devient un support récurrent dans son travail. « Je l’utilise comme une réminiscence ». Comme un médium de transmission sur lequel, à la manière d’un collage, il additionne des citations, des portraits d’auteurs qu’il affectionne, des formes et des couleurs. Un patchwork pour réactiver le panafricanisme des intellectuels du siècle dernier et « penser les devenirs noirs en faisant fi des nationalités ». À la Frieze Londres cette année, il pousse un peu plus loin la notion de réparation, qu’on ne peut dissocier de son travail, avec l’installation Home to Home, conçue comme un réceptacle pour cette littérature antiraciste, un safe space pourrait-on dire, pour « convoquer et mobiliser autour de ces savoirs ».

Aujourd’hui, le plasticien s’intéresse à l’exploitation des ressources naturelles comme un symptôme de la violence raciale perçue comme un continuum. Son dernier projet Ressources décrit les répercussions de la pêche internationale sur la communauté de pêcheurs du Sénégal. Il collecte témoignages, mais aussi matériaux glanés sur les côtes sénégalaises – bois échoué, volets, portes –, pour en faire de grandes compositions, nécessairement précaires. Pas de protocole donc chez Hamedine Kane, mais peut-être un modus operandi : récolter pour préserver. Réparer.

Emmanuelle Outtier

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Hamedine Kane pendant sa résidence à la galerie Selebe Yoon, Dakar, 2024 Courtesy de la galerie Selebe Yoon Photo © Morel Donou

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