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IN-DISCIPLINE : Les artistes veulent aller au-delà de « Beauté Congo »

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En marge de la 1-54, le programme IN-DISCIPLINE réunit les fers de lance du Kin Artstudio, au Congo-Kinshasa, et un artiste originaire du Congo-Brazzaville, sur le thème du fleuve séparant les deux pays. Pas de doute : l’art contemporain congolais trace sa propre voie. 

La première édition de la Congo Biennale de Kinshasa s’achève à peine que nous retrouvons quatre des principales figures du Kin ArtStudio (KAS) à la résidence d’artistes Jardin Rouge. Leur participation à cette troisième édition du programme d’aide à la création et à la diffusion IN-DISCIPLINE répond, selon le fondateur du KAS, Vitshois Mwilambwe Bondo, à leur souci « de renforcer la capacité des artistes à se professionnaliser et à diffuser leur travail à une échelle internationale », tout en créant des collaborations avec différentes institutions telles que la Fondation Montresso.

Hilaire Balu Kuyangiko au travail dans l’atelier de Jardin Rouge à Marrakech en janvier 2020.

Originalité de cette nouvelle édition : ces quatre artistes issus des Beaux-Arts de Kinshasa, en république démocratique du Congo (RDC), s’apprêtent à dialoguer avec un familier des lieux, l’artiste franco-congolais Kouka Ntadi, dont la famille est originaire du Congo-Brazzaville. Pas étonnant qu’il prenne ici à cœur la proposition de travailler autour du fleuve Congo séparant les deux capitales Kinshasa et Brazzaville. Celui qui considère que « l’art ne connaît pas de frontières » entend ici « créer des ponts », comme il s’y attelle depuis longtemps avec sa série des Guerriers Bantous, entre l’Afrique et l’Occident, mais surtout entre deux espaces qui se font face, séparés par une frontière liquide. « Ce fleuve, explique-t-il, est surtout un lieu de passage des marchandises, qui sépare des familles et des ethnies liées par le sang. » Fleuve qui charrie tout un imaginaire lié au commerce et aux flux migratoires, que l’artiste visuel Hilaire Balu Kuyangiko explore dans une série de toiles intitulée Voyage vers Mars. « Je regarde le monde d’aujourd’hui depuis l’Afrique », nous affirme-t-il, évoquant une résidence d’artistes suivie à Madrid où il fut confronté à la question des migrants venus du continent. Les mêmes que l’on retrouve aujourd’hui dans ses tableaux, la tête prise en étau dans un sac de voyage en plastique « que l’on appelle au Ghana les sacs Must Go », tient à préciser l’artiste, qui s’amuse à leur donner la forme d’un casque de cosmonaute.

Serge Diakota Mabilama dans l’atelier de Jardin Rouge, novembre 2019

Kouka Ntadi, de son côté, reste fidèle au principe d’« in-discipline » prôné par un programme qui encourage les artistes à sortir de leur discipline de spécialité : il s’apprête à travailler pour la première fois à partir de sacs de jute servant à transporter les matières premières. Une manière pour lui de « repenser la transmission et de réinventer une mythologie personnelle à travers une nouvelle forme ».

Dans la lignée du librisme – ce mouvement de révolution de l’art apparu au Congo-Kinshasa dans les années 1990, opposé à un art colonial et académique –, mais surtout du collectif Eza Possible créé en 2003, qui cherchait à « secouer l’art contemporain », les quatre artistes de Kinshasa entendent, eux, déconstruire une histoire de l’art qui n’est pas la leur. S’ils reconnaissent une dette vis-à-vis de leurs aînés, découverts lors de la fameuse exposition « Beauté Congo » de la Fondation Cartier à Paris, ils prônent aussi, selon les mots de Fransix Tenda Lomba, « une rupture conceptuelle et contextuelle avec ce qui se faisait avant ».

Soucieux de piloter leurs propres projets – de la conception à l’édition –, la question esthétique est pour eux secondaire : « L’art, pour moi, précise Fransix Tenda Lomba, est une tribune d’expression. » Les Beaux-Arts de Kinshasa les ont familiarisés avec des canons esthétiques occidentaux dont ils entendent bien se départir. Hilaire Balu Kuyangiko regrette ainsi qu’au cours de sa formation en peinture, aucune place n’ait été accordée à sa propre histoire. Ce n’est qu’après un séjour au Bas-Congo, chez son grand-père, qu’il découvre les impressionnantes figures sculptées du Nkisi Mangaaka. Ces divinités tutélaires, qu’il intègre aujourd’hui à ses tableaux, le frappent par leur disproportion. Il comprend aujourd’hui qu’elles sont l’incarnation d’une puissance spirituelle unique. De même, Vitshois Mwilambwe Bondo entend se réapproprier son histoire en s’attaquant à l’iconographie publicitaire qui prolonge, selon lui, les codes d’une esthétique essentiellement occidentale. Ses compositions plastiques, réalisées notamment à partir de collages, sont autant d’hommages à des figures de l’histoire panafricaine méconnues en Occident, telle que la reine Zingha qui régnait au XVIIe siècle sur l’actuel Angola et avait su éviter à son pays la colonisation.

Fransix Tenda Lomba dans l’atelier de Jardin Rouge, novembre 2019

Fransix Tenda Lomba travaille lui à partir des carnets de ses parents, ayant vécu à l’époque où la RDC s’appelait encore Zaïre, et se réapproprie une histoire plus intime, mais non moins chargée politiquement, comme l’indique le titre de son projet Kelasi qui renvoie aux problématiques de l’éducation. Quant à Serge Diakota Mabilama, son projet intitulé Meeting, composé d’installations hybrides construites à partir notamment de capsules recyclées, constitue une réappropriation toute personnelle de la vie quotidienne. À mi-chemin de la sculpture, de la photographie et de la gravure, exécutée ici avec une lame de rasoir – « une arme blanche dont je me sers, nous précise l’artiste, pour interroger les âmes » –, ces œuvres frappent autant par leur étrangeté qu’elles réveillent des esprits dont on mesure combien ils nous échappent.

Olivier Rachet

Programme IN-INDISCIPLINE, espace d’art de la Fondation Montresso, Jardin Rouge, Marrakech, du 14 février au 28 avril 2020.

Vitshois Mwilambwe Bondo, fondateur du Kin ArtStudio, à Jardin Rouge en janvier 2020
Kouka Ntadi expérimente avec des sacs de jute dans l’atelier de Jardin Rouge, novembre 2019
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