Israël-Palestine : le milieu de l’art aussi se fracture (suite)/Le Palais de Tokyo perd une mécène

La démission de Sandra Hegedüs des Amis du Palais de Tokyo place l’institution parisienne au cœur des polémiques et révèle la bipolarisation du milieu culturel en France
La cause palestinienne continue de fracturer le milieu de l’art et de cristalliser les tensions idéologiques. Le 6 mai dernier, Sandra Hegedüs, collectionneuse brésilienne installée en France depuis 1990, a annoncé avec fracas, dans un post Instagram, sa démission de l’association des Amis du Palais de Tokyo dont elle était la vice-présidente depuis 2020 ainsi que du conseil d’administration de l’institution. La mécène reproche au centre d’art, qu’elle a soutenu pendant plus de 15 ans, son orientation « très politique » dont certains choix récents sont, selon elle, « moralement problématiques ». 

Dans sa lettre de démission, la collectionneuse fait directement référence à l’exposition en cours « Passé Inquiet : Musées, Exil et Solidarité » qui, pour elle, « donne la parole, sans contradiction, à des propos racistes, violents, et antisémites ». Co-curatée par Kristine Khoury et Rasha Salti, « Passé Inquiet : Musées, Exil et Solidarité » prend comme point de départ l’Exposition Internationale d’art pour la Palestine qui s’est tenue à Beyrouth en 1978 et retrace une histoire plus globale des soutiens artistiques à la lutte anti-impérialiste, de 1960 à 1980. Y est évoquée l’émancipation des peuples, du Nicaragua au Chili en passant par l’Afrique du Sud. Soutien versus jugementSi le journal Libération qualifie ce départ de « véhément mais d’anecdotique », la critique d’art Margaux Brugvin s’inquiète, quant à elle, que d’autres soutiens emboîtent le pas à la mécène suivie par 145 000 followers sur Instagram. Elle rappelle que le Palais de Tokyo, en proie aux coupes budgétaires de l’Etat, est financé à 60% par des fonds privés. 

De nombreuses galeries parisiennes et personnalités du milieu de l’art saluent en effet « la démarche courageuse » de celle qui a initié, en 2009, le prix SAM pour l’art contemporain. Ce prix annuel, rappelle Margaux Brugvin, a également récompensé des projets « qui relèvent d’un engagement politique fort » comme celui du colombien Ivan Argote « dont certaines oeuvres mettent en scène le déboulonnage de statues à la gloire du passé colonial européen. » Parmi les lauréats qui ont bénéficié d’un budget de production de 20 000€ et de l’organisation d’une exposition au Palais de Tokyo, figurent les artistes nord-africaines Zineb Sedira, Bouchra Khalili, Aicha Snoussi, Dalila Dalléas Bouzar. Il y a quelques mois, le Palais de Tokyo avait toutefois mis un terme à son partenariat avec l’organisation de Sandra Hegedüs, SAM Art Projects. En cause, les frais de production des expositions des lauréats à la seule charge du Palais de Tokyo.Dans une réponse intitulée « En Art et Contre tous », Guillaume Désanges, qui dirige le centre d’art depuis 2022, réaffirme la mission du Palais de Tokyo de « donner à entendre des voix alternatives à travers le chaos »  et précise que « dans sa diversité, cette mosaïque de projets singuliers dessine quelques motifs qui entrent en résonance avec l’actualité du monde, qu’elle soit sociétale ou géopolitique. Il y est notamment question de fonction sociale et politique de la création, de guerre et d’exil, de santé mentale, d’empathie et de solidarité. » D’après Le Quotidien de l’Art, Philippe Dian, président de l’association des Amis – indépendante de l’institution –  assure dans un communiqué de presse « son soutien au projet porté par le Palais de Tokyo » et rappelle que « la mission de l’association des Amis est de soutenir le Palais, pas de porter de jugement sur sa programmation. » Cet incident localisé témoigne d’un décalage générationnel plus global dans le monde de l’art. Alors que le militantisme n’est pas nouveau dans la sphère artistique, il semblerait qu’aujourd’hui il en soit devenu l’épicentre. Mais ne serait-ce pas simplement le reflet du monde actuel ? Des préoccupations des artistes, et par extension de celles des sociétés ? L’art a toujours été un espace de discussions, voire de confrontations, et ce serait jouer le jeu des censeurs que de refuser de parler des problématiques qui polarisent le débat, sans pour autant créer des obsessions réductrices qui ne reflètent pas non plus l’état de la création contemporaine.