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KAREN ASSAYAG: UNE JEUNESSE MAROCAINE

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La photographe marocaine installée à Paris a voulu donner un visage aux jeunes Marocains de la classe moyenne, cette frange de la société qu’on entend si peu, mais qui pourrait tout changer. Des images qui illustrent le livre de témoignages d’Ahmed Ghayet, Des jeunes, des cris.

Impossible de décrire cette jeunesse en trois mots », s’exclame Karen Assayag. Cette photographe marocaine de l’agence Hans Lucas, qui collabore avec les Inrocks, Télérama ou Libération, a quitté son Casablanca natal au sortir de l’adolescence, à 17 ans, pour s’installer à Paris. Elle se souvient de sa propre jeunesse où « l’on trouvait normal de faire les choses en cachette, dans un pays où la liberté n’existe pas vraiment, où il faut savoir contourner les interdits ». Même si le Maroc s’ouvre à la mondialisation et aux nouvelles technologies, « depuis 20 ans, quasi- ment rien n’a changé ». C’est ce constat qui l’a poussée à s’intéresser aux jeunes Marocains du XXIe siècle. Mais plutôt que de partir à leur rencontre, elle a décidé de se laisser rencontrer par eux. Par le biais du canal préféré des millenials bien sûr, le digital. En 2017, elle poste une annonce sur Facebook et reçoit un flot de réponses, venues de jeunes citadins des grandes villes, dans le réseau francophone de ses connaissances. Au gré de ses allers-retours au Maroc, Karen Assayag commence par en photographier une vingtaine. « Je me suis intéressée à eux, car finalement, au-delà des tabous, ce sont des jeunes qui s’assument. Ils se sont fait une place tant bien que mal, en jouant des coudes, pour se montrer tels qu’ils sont ».

Lycéens, étudiants ou jeunes actifs, ils ont entre 16 et 26 ans et ne rêvent pas d’ailleurs. Ils assument leurs choix de vie à l’occidentale au Maroc, face à la génération de leurs parents et en marge de l’islamisation radicale. Karen Assayag les a photographiés dans les lieux qu’ils aimaient, en rappelant ce qu’elle aime, elle, à Casa : « quelques éléments discrets de cette jungle urbaine », murs décrépits et végétation rare. « J’ai voulu montrer leur beauté, sentir le soleil sur leur peau. Je tenais à les photographier de manière très instinctive, les prises de vue ne duraient pas plus d’une dizaine de minutes. Puis la balade reprenait et ils me racontaient leur vie ». Enfermés dans un cadrage qui ne laisse pas voir l’horizon, « c’est par leur regard dirigé vers le lointain qu’on sent une ouverture ».
Habituées des comptes Instagram et de l’auto-mise en scène, les jeunes femmes posent avec le professionnalisme d’un top model, comme Yasmine, corps de rêve, stagiaire dans un service de petite enfance et qui veut démocratiser la méthode Montessori au Maroc. Kawtar, elle, suit une école de mode, un choix qui aurait eu du mal à s’imposer il y a quelques années. « Elle crée des vêtements en s’inspirant des défauts de la texture de la peau, j’ai voulu retrouver ça dans la prise de vue en jouant avec les ombres du feuillage sur son visage. » Pour Othmane, polo violet, sa longue barbe est une fausse piste : « On a beaucoup discuté sur les différences et la diversité des gens au Maroc, il est très ouvert sur les autres religions ». Omar, lui, a voulu se faire photographier devant les vitraux de la cathédrale Notre-Dame de Lourdes à Casablanca, « parce qu’il trouvait ça joli ». Mehdi, blouson bordeaux, look romantique aux cheveux mi-longs, a des faux airs d’Alfred de Musset. « Il est venu avec sa copine Halima, qui portait un bonnet en guise de voile, en préservant une certaine souplesse, privilégiant le style. » Lui a une envie folle de s’exprimer. « Il est assez introverti mais écrit beaucoup, et fait des interviews de personnalités, avec des questions “rupturistes” ».
Cet hiver, ils sont tous réunis dans le livre Des jeunes, des cris publié par Ahmed Ghayet aux éditions Le Fennec. Fondateur de l’association Marocains Pluriels et organisateur des très suivis Café Politis à la Sqala de Casablanca, il a tout de suite voulu utiliser les portraits de Karen Assayag pour illustrer ce recueil de témoignages de jeunes Marocains, qu’il envisage comme « une contribution au légitime désir d’émergence de notre jeunesse et à sa revendication de dignité, de reconnaissance et de justice sociale ». Karen Assayag sait que d’autres jeunes viendront bientôt la rencontrer, à Rabat ou à Tanger, où la Librairie Les Insolites suit le projet depuis ses débuts. Dans la capitale du nord rongée par l’urbanisation galopante, elle s’attend à rencontrer « une jeunesse désœuvrée, abandonnée. Les images y seront moins légères que le premier jet ».

 

Ahmed Ghayet, Des jeunes, des cris, photographies de Karen Assayag, éditions Le Fennec, collection Témoignages, Casablanca, 2019.

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