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La Biennale internationale de Rabat intitulée « Un instant avant le monde » s’est ouverte mardi 24 septembre, investissant 11 lieux de la capitale. Si son commissaire général, le curateur algérien Abdelkader Damani, conseille de la parcourir en 6 jours, Diptyk l’a sillonnée en express. Immersion. 

JOUR 1 

10h15 : 

En ce mois de septembre, l’art est rattrapé par le réel. Lundi 23, les journaux mettaient en ligne une pétition signée par des centaines de citoyennes et citoyens marocains appelant à un débat national sur les libertés individuelles alors que s’ouvrait  le jour même le procès de la journaliste Hajar Raissouni accusée d’avortement illégal et de relations sexuelles hors mariage. Cette tribune initiée par la romancière Leïla Slimani et la réalisatrice Sonia Terrab fait étrangement écho à la proclamation féministe tissée de tulle rose par Katharina Cibulka et ornant, en arabe et en anglais, la façade du MMVI : « As long as following our rules is more important than following our hearts, I will be a feminist ». Une Biennale visionnaire ?

Katharina Cibulka série As long as, 2019, installation in visu. Photo Emmanuelle Outtier

10h43 : 

Le commissaire général est ému aux larmes. Dans un sanglot contenu, les premiers mots d’Abdelkader Damani alors qu’il dévoile sa Biennale sont pour celles avec qui il l’a conçue : « Je voudrais dire aux artistes que je les aime. » Silence. Dans cet événement qui distord le temps et les espaces de Rabat, ce furent probablement les secondes les plus longues. 

Oum Kalthoum, Concert historique à Rabat 1968, Archive Vidéo, son. Courtesy Société nationale de radiodiffusion et de télévision (SNRT)

11h02 : 

Abdelkader Damani invite les visiteurs à se souvenir. La première salle de l’exposition internationale au MMVI s’ouvre sur une vidéo de 45 minutes d’un concert exceptionnel. Nous sommes en 1968 et le public rbati accompagne la chanteuse égyptienne Oum Kalthoum dans un tour de chant voluptueux et enflammé. Le soir du vernissage, l’artiste franco-tunisienne Mouna Jemal Siala dansera devant le spectre toujours renaissant du désir de célébrer l’amour et les corps aimants.

Marcia Kure The Three Graces (détail), 2014, Moquette, bois, polyester, fil de lin. Courtesy Centre National d’art et de culture Georges Pompidou © Marcia Kure. Photo Emmanuelle Outtier

11H46 : 

Non loin du dialogue entre sol et cimaise, des toiles colorées d’Etel Adnan et des œuvres noir et blanc de l’architecte Zaha Hadid, on franchit le « mur traversable » de Diana Al Hadid. Ses coulures de gypse moitié minérales moitié liquides introduisent un principe architectural, la marque de fabrique d’Abdelkader Damani. Dans une salle carrée au plafond qui flirte avec le ciel, les œuvres textiles de Marcia Kure revisitent le motif des Trois Grâces, version africaine et abstraite : trois femmes puissantes, mère de guerrier ou combattantes elles-mêmes oubliées par l’Histoire. Une déchirure que l’artiste nigériane tente de suturer à grands coups d’aiguille. 

Amina Rezki, Sans titre, 2019, fusain sur papier. Photo : Olivier Rachet

12h04 : 

Après le plaisir assumé des femmes onanistes brodées par l’Égyptienne Ghada Amer, une inquiétude pointe. Les toiles de l’Algérienne Fella Tamzali Tahari donnent à voir des scènes de la vie quotidienne où affleure un certain fantastique : le corps d’une femme est sous l’emprise peut-être totalitaire de loups menaçants, que l’on retrouve dans les œuvres quasi expressionnistes d’Amina Rezki. Là, ce sont de petits soldats plombant les désirs qui encerclent un corps féminin peinant à s’épanouir. Une même urgence habite la magnifique fresque réalisée par Khadija Tnana, présentée dans un antre caverneux, symbole d’une oppression sociale ou familiale toujours tenace. 

12h30 : 

On pénètre dans l’agora « à la romaine » conçue par le scénographe italien Luca Galofaro. Elle est d’un bleu profond, une couleur choisie par Abdelkader Damani, en clin d’œil au sol étrangement peint de la Kasbah des Oudayas. Tout, dans cette biennale, dialogue avec la ville et le reste du monde. L’agora accueille une réalisatrice par jour projetée sur son écran géant. Parmi elles, Clarisse Hahn, qui a documenté les luttes par le corps, comme ces paysannes mexicaines qui ont défilé nues dans les rues chaque jour pour faire entendre leurs droits.

Youssef Ouchra executant sa performance Descent dance au Musée Mohammed VI, le 23 septembre. Photo : Olivier Rachet

13h10 : 

Au bas de l’escalier du MMVI, la performance Decent dance de Youssef Ouchra, faisant partie de la Carte blanche donnée à Mohammed El baz, questionne la descendance : c’est-à-dire la chute et la filiation. Dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, l’artiste accomplit le rituel dansé des derviches tourneurs, mais chute inexorablement, puis se relève. L’épuisement physique succède à la quête d’élévation mystique. Une femme allongée choisie dans le public taille un crayon dans le vide, tandis qu’un homme maintient élevé tant bien que mal le chapelet (sebha) confié par l’artiste. Le réel, disait Lacan, est ce contre quoi on se cogne. 

Halida Bougriet, le fil d'Ariane, 2019, installation vidéo. Photo Olivier Rachet

14h33 : 

Au rez-de-chaussée, Halida Boughriet retrouve le fil en revisitant le « mythe d’Ariane abandonnée ». Son dispositif vidéo hexagonal, comme la France, plonge dans un quartier populaire de Nice, ville réputée bourgeoise, pour y chercher les déesses et les faunes du réel  qui l’habitent. L’empathie noire et bleue de l’artiste française remet l’humain au centre du territoire dans un documentaire emprunt de poésie. Un jeune homme passionné de mime conte en gestes son histoire, sur un fond de piano mélancolique. Une émotion pure.

Maria Mayo, 2019 Photo Olivier Rachet

15h57 : 

On file se réfugier à la Galerie du Crédit Agricole, là où nous attendent les abris de demain. Le duo espagnol TAKK réactive la tradition de la maquette qu’ils conçoivent à rebours, après avoir réalisé leurs projets. Ces huttes modernes et éphémères sont générées selon un algorithme qui agglomère à leur structure des objets du quotidien, selon une esthétique du faux : fleurs en plastique, peintures en poster, etc. À cet univers quasi surréaliste répond l’installation de Maria Mayo, un abri vivant où poussent des champignons dehors et où l’on se recroqueville dedans. Dans cette fragilité, l’architecture n’est plus destinée à rester mais à disparaître. Et Abdelkader Damani de commenter : « cela remet en cause l’un des fondements de toute construction, la propriété. » 

Rand Abdul Jabbar, Earthly Wonders, Celestial Beings, 2019 Installation Sculptures de grès, Dimensions variables. Courtesy de l’artiste. Photo Emmanuelle Outtier

16h38 : 

À la Galerie de la Banque populaire, sculpture et architecture se rejoignent dans une même perception en mouvement de l’espace. Les céramiques de la designer et architecte irakienne Rand Abdul Jabbar revisitent une mémoire patrimoniale. Son projet Earthly Wonders, Celestial Beings réactive une culture mésopotamienne partiellement détruite lors des différentes guerres du Golfe. Une vénus, un vase, une arche, autant de motifs rappelant l’inventivité assyrienne et babylonienne. 

La pièce performative de Bouchra Ouizguen se déroulait au Musée des Oudayas.

JOUR 2

11h15 :  

Un cri monte depuis la cour du musée des Oudayas. C’est la complainte des interprètes de la nouvelle pièce de la chorégraphe Bouchra Ouizguen, Éléphant. Les lamentations se font lancinantes, un chœur d’hommes et de femmes qui finit par sonner comme l’appel à la prière. Peut-être est-ce l’un des meilleurs exemples de « tendresse subversive », l’un des trois chapitres de la Biennale disséminés parmi ses lieux. 

12h33 : 

Tout autour des joyeuses interprètes d’Éléphant, se déploie la mémoire de ces corps qui se sont rencontrés : les estampes et dessins de Moulay Youssef El Kahfaï. Le peintre marocain a saisi avec une rare intensité la beauté déchirante du travail de Bouchra Ouizguen. La femme doit lutter pour son plaisir ; mais ici elle ne le réclame pas, elle le prend.

Safaa Erruas, Aire, luz y una cosa sin nombre, 2019, Installation cocon de soir et fil. photo : Emmanuelle Outtier

12H45 :

« La danse est une forme d’architecture en mouvement », selon la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker. Après une volée de marches qu’on franchit en sautillant, on découvre l’escalier suspendu dans l’espace de la sublime installation de Safaa Erruas : Aire, luz y una cosa sin nombre, composée de cocons de soie. Rita Alaoui, l’une des dix artistes qui ont produit une œuvre spécialement pour la biennale, livre une version sculpturale de ses cabinets de curiosités, objets trouvés qui se replacent dans un nouvel espace. Un défi lancé aux lois de l’apesanteur, assurément. 

Katia Kameli, Stream of Stories, chap.6, 2019, installation vidéo manuscrits, collages. photo : Emmanuelle Outtier

13h17 : 

Autre défi aux Oudayas, retrouver avec Katia Kameli les sources orientales des fables de La Fontaine. Si ce dernier reconnaît s’être inspiré de l’indien Pilpay, il occultera toujours les ouvrages perse et arabe qui l’ont précédé. Parmi eux, le classique Kalilah wa Dimnah dont l’artiste expose le fac-similé d’un manuscrit conservé à la Bibliothèque du Palais royal. Dans la librairie du même nom bien connue des rbatis, Kameli filme sa fondatrice Souad-Douiri Balafrej qui rappelle qu’avec ce « traité politique à destination du Prince, la littérature peut influencer le pouvoir. »

15h00 :

Dans le théâtre en plein air de la Villa des Arts, deux artistes que tout apparemment oppose déclament un manifeste pour l’égalité. Dans cette performance, Zahra Sebti et Katharina Cibulka entrent en dialogue pour poser la question simple : « Imagine que j’ai la même valeur que toi ? ». Une nouvelle utopie qui revisite en quelque sorte celle de John Lennon, version 2019 : mondialisée, écologique et féministe bien sûr. 

Amina Benbouchta, Eternel retour du désir amoureux, 2019 Installation Bois, néons, objets divers, son, Dimensions variables Courtesy de l'artiste Photo Olivier Rachet

16h06 : 

Au Fort Rottembourg nous attend une installation étonnante d’Amina Benbouchta intitulée Éternel retour du désir amoureux. Un lit de néons au-dessus duquel se balancent les objets de prédilection de l’artiste : chaise, cœur, crinoline. « La poésie se fait dans un lit comme l’amour. Ses draps défaits sont l’aurore des choses » écrivait André Breton, faisant écho aux extraits du Jardin des délices parfumés du poète érotique Cheikh Nezzaoui, lus par la plasticienne.  

Deborah Benzaquen, Où sont mes rêves?, 2019, Installation Vidéo, son, néon, boule à facette, Dimensions variables Courtesy de l'artiste Photo Olivier Rachet

16h37 : 

Les cellules du fort peuvent aussi être des espaces de libération. Deborah Benzaquen y a opéré une mue salvatrice avec une œuvre produite pour la biennale, Où sont mes rêves ? Une question que tout le monde ferait bien de se poser. Dans cette installation avec vidéo et objets elle se livre à nue, au propre comme au figuré. Elle y apparaît, touchante, comme une fleur qui se noie, un poisson dans une cage qui ne peut pas s’envoler, prisonnière d’un horizon contrarié.

17h30 : 

Au Musée de l’Histoire et des Civilisations, Abdelkader Damani convoque une période préislamique où des poèmes ornaient l’actuel site de la Kaaba. Dans cette Carte blanche littérature et poésie, une vingtaine d’auteures lisent en vidéo leurs textes écrits spécifiquement pour la Biennale sur le thème « Un instant avant le monde ». Rappelant le fondement des origines, ces mots font écho à la volonté du commissaire général « d’inclure dans l’histoire de l’art le monument le plus emblématique des Musulmans », qu’il qualifie parmi les « premières œuvres conceptuelles au monde ».

DAAR – Alessandro Petti and Sandi Hilal, Concrete Tent, 2019, installation in situ Courtesy des artistes ©DAAR

19h00

Au coucher du soleil, on se réunit sous la tente en béton de DAAR (Decolonizing Architecture Art Residency) : un provisoire fait pour durer. Ce studio d’architecture palestinien reprend le modèle utilisé par les réfugiés de 1968 en Jordanie, un abri de 3 x 3 mètres de surface devenu une habitation permanente avec le temps, à l’aide de parpaings disposés tout autour. Ici, le matériau fusionne avec la forme pour faire prendre conscience de cette terrible réalité : « Une fois qu’elle est construite, elle reste ».

20h00

On consulte le site de la Biennale, www.biennale.ma, où chaque jour CELLE QUI MANQUE s’applique à poster une nouvelle lettre. Vous vous demandez sûrement qui est cette dernière artiste anonyme de la biennale, et n’y mettra jamais les pieds ? Diptyk vous le livre comme un secret : il s’agit de Sonia Guesmi, une activiste algérienne qui s’est fait connaître en prenant la parole au nom des femmes lors des premières manifestations devant la Grande Poste d’Alger. Invitée à dialoguer avec la biennale, elle écrit : « Je serais celle qui manque, comme il manque toujours quelque chose dans les valises, les mémoires et les vies ».

Par Marie Moignard et Olivier Rachet

Biennale de Rabat – Un instant avant le monde, jusqu’au 18 décembre – divers lieux dans la ville.

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